Publiziert am: 05.07.2019

Alexia en quête des cinq éléments

portrait en gare – Son grand-père avait une galerie en vogue à Paris, sa grand-mère tournait aux studios de Boulogne. La sculpteuse Alexia Weill est amoureuse de ce coin de pays où elle s’est découverte. Itinéraire d’une créatrice, des sables du désert aux Glaciers des Diablerets.

Nous en étions restés à l’épisode du crowdfunding américain. C’est tout dire: les tribulations d’une sculptrice romande, Alexia Weill, sur la plate-forme newyorkaise branchée de financement participatif. Publié dans le Journal des arts et métiers, l’artiste avait soigneusement rédigé le journal de bord de cette aventure avec Artform (JAM, 4 mai 2018).

Tout avait commencé par une invitation sur un réseau social, où elle avait exposé quelques œuvres. Et un jour, la surprise: «C’était le 14 février 2018. Je reçois un e-mail du CEO d’Artform qui m’explique que lui, Benjamin Millepied et Nicholas Britell, ses associés, ont repéré mon travail depuis le début. Artform se transforme en plate-forme de financement participatif pour aider les artistes de toutes les disciplines.»

Interview – Et après?

Journal des arts et métiers: Et après – comment cet épisode de crowdfunding a-t-il tourné?

Alexia Weill: Plutôt bien pour moi et le chorégraphe danseur Benjamin Millepied, car nous avions l’habitude de poster beaucoup de contenus sur le site, des vidéos, des photos, toutes sortes de choses. Fermée, la plate-forme a ensuite été stoppée. Aujourd’hui, les mêmes acteurs ont lancé à Los Angeles une nouvelle démarche: Artwalk a pour but d’informer les gens des expos en cours, cela fonctionne comme un agenda culturel.

Et après – comment vendez-vous vos sculptures?

Via des galeries et des agents artistiques. A Brighton, ma galeriste dispose d’un rayonnement assez large en Europe. J’ai aussi une galeriste très active à Madrid, qui expose à Milan, au Luxembourg et partout en Europe. Les gens achètent aussi maintenant sur la base de photos, c’est devenu courant sur ce marché. Enfin, un autre phénomène émerge à New York où j’ai deux agents. L’un d’eux s’est spécialisé dans l’immobilier et l’art. Il organise des événements et expose des objets d’art dans de grands appartements de luxe à vendre. Les clients sont invités pour un vernissage. Parfois les gens achètent même une sculpture en même temps qu’un bien immobilier.

Et après – que s’est-il passé à Dubai?

J’ai été invitée par une galerie d’art japonais situé dans un immense quartier d’art – Alserkal Avenue – créé par Abdelmonem Alserkal et entière­ment protégé, où l’on trouve de très nombreuses galeries, restaurants, cafés et où sont organisées diverses expositions temporaires et modulables.

«J’ai voulu représenter la femme en action qui prend sa destinée en main.»

J’ai travaillé sur le thème du soleil levant, en inscrivant diverses facettes dans ce cercle qui est devenu dans ma démarche le cadre de référence naturel. Dans le désert, j’ai réalisé un «live art», un film sur la création d’un dessin sur un canevas de 10 mètres, «ADN du désert» dont la vidéo est publiée sur YouTube.

Je suis ensuite retournée à Dubai, invitée par Alserkal Arts Foundation pour présenter le canevas, exposer mes sculptures et projeter le film dans un immense atelier mis à ma disposition avec vue sur la plus haute tour du monde, Burj Khalifa.

Portrait en gare

Il était prévu de visiter son atelier à Valeyres-sous-Rance, dans le Nord-Vaudois. Mais ce jour-là, le propriétaire rénovait ses locaux. Impossible d’entrer. Portrait lausannois donc, avec en toile de fond les fresques de l’ex-Buffet de la gare, dont les couleurs éclatent à la faveur de cette lumière printanière.

Ce qui tombe bien. L’art sous toutes ses formes prédomine dans le parcours d’Alexia. Dame, cela fait déjà quatre générations dans les microcosmes artistiques! Aujourd’hui, sa fille semble se destiner, elle aussi, à une carrière créative. A Paris, son grand-père avait lancé une galerie très en vogue, reprise ensuite par sa mère. Sa grand-mère s’activait quant à elle sous les projecteurs; née dans le Périgord, cette comédienne tournait aux studios de Boulogne-Billancourt, avant d’arrêter sa carrière pour suivre son mari dans ses expositions internationales.

Irréversibilité de l’art

Dans sa première vie, Alexia a créé pour le monde de la production cinématographique et la télévision: effets spéciaux, gestion des tournages et des castings. Puis, en parallèle, elle emprunte son prochain sentier, celui des Beaux-Arts, des cours du soir et des ateliers, le modelage sur terre. Et c’est la découverte finalement sidérante de la sculpture sur pierre. Celle dont on fait des ponts ou – comme ici – des raccourcis.

L’atelier où elle sculpte n’est pas un lieu de tout repos. «Je n’y vais pas si je suis peu en forme. Le travail présente des risques, il peut y avoir des éclats, des morceaux éjectés, je travaille avec des disques de diamant, toutes les techniques et les outils traditionnels. Enfin, il y a ce côté irréversible: si l’on n’est pas dans la précision du geste, on peut commettre des dégâts irréparables!»

Cette dangerosité à la pointe du burin, on sent que cela l’attire. Tout comme la dimension physique du job. D’impressionnantes photos d’atelier montrent l’artiste au travail dans des positions acrobatiques – et carapaçonnée dans un costume qui la rend méconnaissable: casque, gants, lunettes, protections diverses: rien ne laisse deviner sa constitution plutôt menue. Quand elle parle, elle semble animée d’un grand feu intérieur.

La pierre chuchotte à son oreille

Si Alexia danse dans la pierre, c’est qu’elle sait danser dans l’air. «Le fait d’avoir beaucoup dansé me procure une souplesse que je vis pleinement en taillant. Comme le corps, la pierre a besoin de beaucoup d’espace. La pierre rayonne, comme le corps du danseur; elle a une histoire et une provenance, elle est née du magma en fusion des entrailles de la Terre. Puis, remontée à la surface, elle a subi les érosions, les vents et les millions d’année de transformation. Alors face à la pierre, j’écoute. J’attends que vienne ce flash – ce moment où je vois l’œuvre achevée, puis je me mets en route»

Les entrailles de la Terre

Pour voir la pierre bouger, il faut la saisir dans sa nature. La géologie semble être pour elle une discipline de compréhension. La liste des volcans qu’elle a vus est assez longue. Haroun Tazieff ne disait-il pas de la vulcanologie qu’elle était une porte d’entrée dans le corps terrestre. Les volcans, ces laboratoires livrant une vision accélérée de la métamorphose entre les éléments.

Au rythme cosmique donc, et nous revoici avec les cinq éléments. C’est récurrent avec Alexia Weill. Qu’il s’agisse de l’air – en testant le parapente. De l’élément aquatique, à 22 mètres de profondeur lors d’une plongée en Thaïlande. Ou face au mythique Glacier des Diablerets, paysage blanc offrant à une future création un écrin éblouissant. Elle marchera sur le feu – un défi pour cet automne qui se concrétisera par l’atterrissage en Romandie d’une star planétaire ès charbons ardents!

En Suisse depuis 2005, on la sent dans son élément. Tout récemment, elle est sortie victorieuse du grand oral de la naturalisation helvétique! Voyageuse comme l’étaient ses grands-parents et sa mère, qui ont vécu sur les cinq continents, elle se dit prête à vivre partout. Mais depuis quelques années, elle se dit surtout amoureuse de ce coin de pays, où elle s’est découverte comme sculptrice et où elle aime vivre.

L’entrée dans le Cercle

Il y a trois ans, Alexia exposait pour la première fois – une poignée d’œuvres au Flon à Lausanne. «Cinq cubes de verres pour les artistes sculpteurs. J’ai appelé cela les Impressions circulaires. C’est à cette occasion que je suis entrée dans le cercle», glisse-t-elle, un brin énigmatique. Dès lors, cette forme qui exprime l’infini est devenu son mode d’expression naturel. Ensuite est venue la création de «Cercles Originels» pour la Biennale de Montreux, représentant les cinq éléments de la création.

Et après – à quels projets travaillez-vous actuellement?

Ma prochaine création s’appelera «La vague»: une sculpture en forme de cercle avec une silhouette féminine qui ondulera et donnera le mouvement. En hommage à «La Vague» de Camille Claudel où les baigneuses plient le genou avant de voir s’écrouler sur elles l’énorme vague, j’ai voulu représenter la femme en action qui prend sa destinée en main; elle n’est plus toute petite face à l’élément eau, c’est elle qui influence le mouvement et devient cette eau de création. Cette sculpture créée pour la Biennale de Montreux 2019 aura la particularité d’être installée dans l’eau, à quelques mètres du bord du lac Léman, rien vu de tel depuis la fourchette de Vevey!

François Othenin-Girard