Publié le: 1 octobre 2021

... Quelque chose de Dürrenmatt

renouer – «À la rencontre de Friedrich Dürrenmatt. Un univers de mots et de couleurs» – un nouveau sentier thématique de Prêles à Gléresse. Sabine Gasser, cheffe de projet chez Tourismus Biel Seeland / Jura bernois Tourisme nous parle de ce projet passionnant et novateur. A cheval sur le Röstigraben, on a tous en nous...

Friedrich Dürrenmatt (1921-1990)? Longtemps, je n’y pensais plus. Et puis «le maître du suspense» s’est rematérialisé. Je prétendais mettre de l’ordre dans ma bibliothèque un dimanche matin. Mais «La Panne» («Die Panne»), coincée entre un Leiris et un Ponge, m’a puni de ces années d’oubli en me dégringolant sur le nez. Un joli petit volume nacré publié chez Diogenes arborant un flegmatique homard flânant paresseusement sur une table bien dressée.

«L’esprit provocateur» aurait bien rigolé. Son sens du cérémonial scénique (ou ce que je croyais être tel à douze ans, mais que l’on retrouve dans ses dessins «mythologiques») m’est revenu en mémoire. Quoi d’autre? Le souvenir de cours de ski donnés à sa petite-fille, il y a trop longtemps déjà. Quittant ma librairie favorite un jour sans inspiration particulière, je finis par me contorsionner devant une boite à livre pour extraire un exemplaire du fameux «Le Soupçon» («Der Verdacht»).

À douze ans, au lieu de finir mes devoirs, je lisais en cachette ces romans policier à couverture cartonnée dans la bibliothèque de mes parents. Impossible de décrocher! Et puis, rien à voir avec le personnage qui m’ennuyait en cours d’allemand. J’y ai repensé lors d’une balade à Neuchâtel, cette mystérieuse maison pointant le bout de sa terrasse hors d’une jungle d’incompréhension résumée par de petites phrases prononcées à voix basse. Venue de Berne, l’amie de ma mère riait sous cape. «Pourquoi habite-t-il là-haut?» Les Neuchâtelois le lui pardonnaient, tout en lui enviant la plus belle vue de tout le littoral. Enfin sa mort, théâtrale également, suivie par la renaissance du mythe dans un musée conçu à côté de son ancienne demeure par l’architecte Mario Botta. Aujourd’hui, trouve-t-on une plaque à son effigie dans la brasserie où il prenait un verre avec ses amis? Non. En revanche, les anecdotes révélatrices, les histoires bien tournées, les liens affectifs qui nous rattachent à lui – tout est là. On a tous en nous quelque chose de Dürrenmatt. C’est ce qui le rend si vivant.

Grand défi collaboratif

Et c’est ce qui m’a fait bondir (d’enthousiasme) lorsque j’ai lu l’annonce de la création d’un nouveau sentier thématique de cinq kilomètres entre Prêles et Gléresse. «À la rencontre de Friedrich Dürrenmatt. Un univers de mots et de couleurs» propose deux à trois heures de balade culturelle avec le plus universel des écrivains suisses du 20e siècle. Au final, le résultat d’un immense travail de collaboration entre différents acteurs touristiques et culturels. «Un pur oxymore helvétique», aurait peut-être glissé l’auteur dans le style grinçant qu’il cultivait. Pour en avoir le cœur net, il fallait comprendre les tenants et aboutissants de cette démarche bien innovante. Et entendre Sabine Gasser, cheffe de projet chez Tourisme Bienne Seeland. Au fond, dans quelles circonstances l’idée de ce sentier thématique est-elle née? «Il y a quelques années, deux dames habitant la région du lac de Bienne ont eu l’idée de créer un sentier thématique consacré à Friedrich Dürrenmatt, raconte Sabine Gasser. Ce fut le point de départ de l’un des projets portés intégralement et à parts égales par Tourisme Bienne Seeland et Jura bernois Tourisme. Nous avons été séduits par ce projet parce qu’il se situait, comme Dürrenmatt, à cheval sur le Röstigraben.»

Une posture avec laquelle cette Valaisanne originaire de Zermatt est familière. Cette Romande fait ses classes à Montana et Sion, puis choisit la filière en allemand pour obtenir un bachelor en tourisme à la fameuse Haute école de gestion de Sierre. Son stage, elle l’effectue à Zurich chez Suisse Tourisme, puis poursuit avec le développement d’une nouvelle offre d’hébergement en lien avec les chalets d’alpage. Et quand il faut trouver un premier emploi, le bilinguisme décomplexé de la région biennoise l’attire résolument.

Un comédien sur le chemin

«Mais revenons à Dürrenmatt, glisse-t-elle. Il nous a fallu trois ans pour mettre au point ce projet. Nous avons commencé par une rando-enquête sur ce même thème. Une offre d’une journée pour des groupes, sur la base du roman policier de Friedrich Dürrenmatt «Le Juge et son Bourreau» («Der Richter und sein Henker»). Les participants tombent littéralement dans l’histoire. Invités à participer à l’enquête, ils accumulent les indices au fil de la journée, entrent dans des rôles et rencontrent des personnages qui parfois leur fournissent des informations permettant de progresser dans leur enquête. C’est très interactif et les gens se prennent facilement au jeu. Un comédien apparaît au détour d’un chemin. La trame du livre est vécue de manière concrète et le soir, bien sûr, il faut tenter de résoudre l’énigme.»

En l’écoutant, on comprend que le caractère innovant réside dans le mode de collaboration choisi: pour y arriver, il faut un supplément d’âme. De cette aventure, Sabine Gasser retiendra la persévérance. Le projet est construit avec deux offices du tourisme, dix partenaires collaboratifs et pas moins de dix-huit sponsors – sans oublier le partenaire scientifique – le Centre Dürrenmatt Neuchâtel (CDN). «Cela aura demandé énormément de travail et de temps, car nous avons tenu à impliquer tous les gens dès le début, en mettant clairement au point les modalités de copilotage. C’est un projet qui est porté par deux régions et de nombreuses institutions.»

De Schernelz à la Festi

Et son Dürrenmatt à elle, celui qu’elle a rencontré durant ce périple? «En cours de route, c’est comme si Dürrenmatt, que je voyais en 2D est devenu un personnage en 3D! Je n’en finis pas de lire, de découvrir et de m’étonner. Les collections du CDN en particulier semblent inépuisables. On dirait que de nouvelles œuvres apparaissent lors de chaque exposition.»

Qui – à part les biographes et les érudits – se souvenait qu’après ses études à Berne, Zurich, son retour à Berne et son départ à Bâle, avant la période neuchâteloise, Dürrenmatt avait vécu à Schernelz (Cerniaux) avec sa femme Lotti Geissler et leur premier enfant Peter, né en 1947? «Le sentier passe par ailleurs devant l’adorable église de Gléresse (Ligerz) où le couple s’est marié en 1946, indique Sabine Gasser. Puis, la place manquant également à Schernelz après l’arrivée de ses deux filles, Barbara en 1949 et Ruth en 1951, la famille part habiter au lieu-dit La Festi où une colonie d’artistes recherchant le calme, la liberté et un beau paysage s’était installé. En 1946 et pour faire bouillir la marmite, il publie sa première pièce dans une revue. «Il est écrit» («Es steht geschrieben»), une «comédie lyrique et apocalyptique» qui fait scandale à l’époque.

Lulu la mascotte

«L’immense diversité et les nombreuses facettes du personnage livrent des clés permettent de s’adresser à un large public et aux plus jeunes générations (recommandé dès 12 ans): certains sont tout étonnés d’apprendre que Dürrenmatt suivait les matchs de foot du F.C. Neuchâtel Xamax avec sa longue vue depuis sa maison, sourit Sabine Gasser. Ou que sa réelle passion pour l’astronomie pouvait lui faire réaliser un très long détour, lors d’un voyage aux États-Unis, afin de visiter un observatoire.»

Le sentier regorge d’anecdotes savoureuses. Il faut se rendre sur place pour découvrir le surnom que ses proches lui avaient attribué! Sans dévoiler les trésors du parcours, on peut dire que son cacatoès s’appelait «Lulu». Le volatile dürrenmattien est devenu la mascotte de ce bol d’air et de culture qui permet aux gens qui ont envie d’apprendre – sans forcément se prendre la tête – de profiter d’une journée de détente à l’extérieur et des derniers beaux jours de l’année. Vite, profitez avant que le brouillard n’arrive!

François Othenin-Girard

Informations pratiques:

www.j3l.ch/duerrenmatt

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