Posté le: vendredi 6 février 2015

Résistance au Ticino-blues

Chronique tessinoise – Une amnistie fiscale entre la Suisse et l’Italie, l’abandon du taux plancher et d’autres nuages affecteront-ils le moral des entrepreneurs en zone-frontière? Reportage.

Quoi de neuf au Tessin? La fin de la parité entre le franc et l’euro. Plus la signature d’une amnistie fiscale avec l’Italie. Plus une imposition des frontaliers à la source à 70%. Plus de gros nuages attendus sur le marché du travail. Et plus encore, en matière de concurrence avec les Italiens!

Que faut-il donc de plus pour que les entrepreneurs italiens aient le blues en ce début d’année 2015? Certains brandissent le spectre d’une petite récession au lieu d’un redémarrage plus lent que ce qui était prévu. D’autres se montrent bien plus inquiets, comme dans l’hôtellerie-restauration et le secteur touristique où règne selon eux une sinistrose structurelle. Durant ces quelques jours passés au Tessin, les interlocuteurs du Journal des arts et métiers se sont montrés fort inquiets de l’évolution de la situation. Certains recalculent leurs budgets en catastrophe. D’autres se demandent comment répercuter cette nouvelle hausse de prix sur leurs clients? La qualité suisse, une nouvelle fois, permettra-t-elle d’imposer cela? Déjà fortement impactée lors des premières super-hausses du franc, avant l’introduction du cours plancher (septembre 2011), les branches du tourisme et des PME exportatrices s’attendent à de nouveaux reculs et multiplient les réactions anxiogènes. Tout aussi nombreux, ceux qui sont partis de l’idée que tout allait de soi, durant la période de «protection» du franc suisse, et qui ont renoncé à se prémunir contre le risque devises. Sur cette dernière question, qui revient au goût du jour, les entrepreneurs étaient devenus si peu loquaces…

La pression qui monte sur les PME installées en Suisse, face à la concurrence italienne, si forte depuis l’introduction de l’euro, était devenue massive depuis le recul de cette devise. Aujourd’hui, nos interlocuteurs ne savent plus très bien ce qu’il faut en penser, certains rechignent 
à en parler ouvertement. «Nous n’avons pas encore assez de recul pour digérer la masse d’informations qui nous est tombée sur la tête en quelques jours», explique un frontalier. Au café, en jouant aux cartes, ça cause devises. A l’épicerie, ça devise sur le prix de l’essence. Au bar de la station essence, c’est une ritournelle sur les douanes. Au restaurant, ça papote à n’en plus finir sur la fiscalité des saisonniers.

Le premier samedi: grand calme dans un centre commercial

A l’entrée du Centro San Antonino, une zone commerciale de Bellinzone, le fameux premier week-end de janvier durant lequel la population s’est massivement délocalisée, le temps de faire ses courses en zone euro, deux jeunes distribuent des brochures sur la formation professionnelle organisée par l’Etat. «Bien des entreprises vont avoir des difficultés, suite à ces décisions et, à notre avis, ce sont surtout les petites qui vont trinquer», explique une jeune femme qui refuse de donner son nom. «C’est une décision stratégique qui aura certainement des conséquences positives, mais sur le long terme, poursuit-elle. Toutefois, je ne pense pas que des experts auraient rendu une telle décision, s’il n’y avait eu que des conséquences négatives. Nous ne verrons tout d’abord que les effets sur les petites entreprises, mais à une échelle macro, le tout sera probablement positif.» Elle admet que certains secteurs seront péjorés et, selon ce qu’elle a entendu, certaines PME songeraient même à changer d’activité pour éviter d’être exposées à la zone euro. En revanche, le Tessin doit selon elle s’attendre à des suppressions d’emplois à moyen terme. «Les frontaliers? Je ne sais rien…» Crispée, la jeune femme ne souhaite pas aborder le sujet. «Je n’ai jamais entendu parler d’amnistie fiscale… et de toute façon, mon secteur (celui de la formation) ne sera pas touché.»

«J’ai aussi tiré parti

de ce pouvoir d’achat»

Ce samedi matin, un chef d’entreprise est venu faire ses courses avec son épouse. Peu de monde dans la cafétéria d’habitude pleine, deux couples alémaniques: c’est le grand calme. La décision prise par la BNS est dans toutes les têtes. «L’un de mes amis vient de fermer son bureau de change et de licencier sept employés, explique cet ancien assureur de Bellinzone. Mais la question pour toute notre région est plus sérieuse. Nous avons des gens qui planifient des investissements sur leur maison et paient en euros. Moi-même, j’ai tiré parti de ce nouveau pouvoir d’achat et changé le jour-même quelques milliers de francs en euro. Et je puis dire que je suis heureux d’avoir gagné environ 7000 francs de différences de change sur une machine à embouteiller du poivre, que j’ai achetée à Turin.» Toutefois, à ses yeux, la réalité tessinoise est un subtil mélange relationnel avec l’Italie. «Beaucoup de mes collègues entrepreneurs entretiennent des liens étroits avec notre grand voisin. Par exemple, j’ai un ami qui a une serrurerie de construction: il importe des pièces métalliques, procède à des travaux d’ajustement et réexporte une partie vers l’Italie. L’entrepreneur qui n’est plus en mesure de réexporter ne peut donc plus assurer autant d’emplois que par le passé.»

Côté marché du travail, en effet, la situation des frontaliers n’est pas des plus évidentes. Du fait de la finalisation imminente (en mars) de l’accord sur l’amnistie fiscale avec l’Italie, un accord qui s’est fait attendre depuis de nombreuses années, les frontaliers devront désormais payer 70% d’impôts, pris à la source. Côté italien, les autorités laissent entendre que le niveau d’imposition de ces travailleurs, à cheval entre deux marchés de l’emploi, sera lui aussi relevé progressivement.

Recul du prix de l’essence: 
un fondamental tessinois

«J’y ai pensé durant tout le trajet en venant ici, en me demandant comment les choses allaient évoluer», confie le responsable d’une boutique de produits de cosmétique et de nettoyage. Il effectue de nombreux déplacements depuis une ville italienne et s’active dans un shop situé dans la galerie marchande. Il s’agit d’une franchise avec une marque italienne. «Pour moi, il est encore trop tôt pour dire si le recul se marquera dans la consommation courante, car la situation actuelle est plutôt due à la stagnation des ventes après les fêtes, une certaine diminution des ventes est assez prévisible.» Selon ce professionnel de la vente de produits de beauté, de nombreux acteurs risquent de devoir se retirer de la région. «Toutefois, explique-t-il, le recul du prix de l’essence est la composante qui risque de marquer plus profondément l’évolution de la consommation au cours des prochains trimestres.»

François Othenin-Girard

artisanat

Alessandro Taddei, typographe chez JAM SA

«Nous avons la volonté de bien faire et nous ne sommes pas des perdants. Mais la volonté n’est parfois pas suffisante et il faut quelque chose de plus.» Les petits acteurs ne sont pas vraiment plus optimistes sur la situation actuelle. A Prosito (Lodrino), Alessandro Taddei, typographe de métier, est employé aux Editions JAM SA, qui éditent la Revue des Trois Vallées depuis les années 1970, distribuée à plus de 3000 abonnés de la région. Erudit de savoir local, chasseur et gardien de moutons avec lesquels il effectue de longues journées de transhumance, amoureux des paysages qu’il photographie (avec talent) à longueur d’année, Alessandro a participé à la publication de nombreux ouvrages de référence sur cette région. Dont un gros pavé avec un historien et un autre avec son ancien professeur, sur les lieux-dits. Il estime que la région a les moyens d’entreprendre beaucoup plus qu’elle n’en fait actuellement et que les raisons de sa stagnation restent, selon lui, un mystère. «Le stress dans lequel vivent les gens n’améliore pas les choses.» Il préfère ne pas commenter la décision de la BNS, «par ignorance et vu la complexité du sujet» et réitère sa confiance en cette institution. Ogi

OUI À « NO BILLAG » – SSR, IL FAUT QU’ON PARLE
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La Chambre suisse des arts et métiers, parlement de l’usam, a décidé de recommander de voter OUI à l’initiative « No Billag ». L’impôt médiatique Billag frappe doublement les entreprises, de façon arbitraire et injustifiée. La ministre des médias Doris Leuthard et les représentants de la SSR font tout pour convaincre le souverain que l’initiative ne menace pas seulement l’existence de la SSR, mais celle de la Suisse toute entière. Cela est totalement absurde. Un OUI à « No Billag » permettra, au contraire, de mener enfin la discussion sur le service public que l’on nous refuse depuis la votation populaire de 2015 sur la LRTV et d’empêcher l’étatisation du paysage médiatique suisse.
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