Publié le: 6 octobre 2023

Retrouver la confiance en nous

ÉLECTIONS FÉDÉRALES – Selon Johanna Gapany, conseillère aux Etats (PLR/FR) sortante, il faut accompagner le change­ment, opter pour les inno­va­tions qui apportent des réponses au défi climatique, rester proche d’une population et d’une économie réelle qui au final font la différence.

JAM: Johanna Gapany, vous avez été élue de manière héroïque aux États en 2019 contre Beat Vonlanthen (PDC), ancien conseiller d’État et centriste qui paraissait bien établi. Comment avez-vous vécu cette première législature?

Johanna Gapany: Cette première législature a été intense, passionnante et chaque matin, je savais pourquoi je me levais. La pandémie n’a pas laissé de temps d’essai: il a fallu apprendre à connaître le fonctionnement des institutions, créer mon réseau, renforcer les contacts autant au niveau fédéral que cantonal. J’ai très vite compris que la majorité du travail se faisait en commission, donc dans l’ombre – mais quel travail précieux! Lorsqu’on est en petit groupe, le travail se joue en profondeur, on échange et on trouve le plus souvent des solutions qui conviennent à la majorité. Cette pandémie a aussi été une expérience nouvelle pour le parlement. Il a fallu réinventer la manière de travailler. Oser, essayer, tout faire pour atténuer les effets de la crise sur la population et sur l’économie – en un temps record.

Vous êtes la plus jeune sénatrice du pays et la première femme élue à ce poste de Fribourg: comment avez-vous géré toute cette pression et les attentes?

C’est exactement le terme. Dès mon élection, j’ai senti cette pression et elle a été un moteur. J’avais surpris au moment de mon élection, il fallait confirmer que c’était le bon choix. Aujourd’hui encore, je sais que rien n’est acquis et c’est ce qui me motive à tout donner chaque jour.

Cette pression a été un moteur. J’avais surpris au moment de mon élection, il fallait confirmer que c’était le bon choix.»

Qu’est-ce qui vous pousse à remettre l’ouvrage sur le métier? Au fond, vous vous engagez pour quoi et avec quelles perspectives?

Durant cette législature, j’ai contribué à apporter des réponses aux crises et travaillé sur des réformes nécessaires. Bien sûr, il y a encore beaucoup de travail et j’en suis consciente. Cette législature a vu le parlement capable de débloquer des réformes jusqu’alors bloquées, dans des domaines extrêmement impactant pour la population: santé, retraites, environnement… Il a validé en quelques jours des soutiens urgents pour la population et pour l’économie, preuve que nous sommes capables d’avancer.

Les défis à relever sont de taille: pour réduire la pression sur la classe moyenne, il faut à tout prix moderniser le système d’imposition, via l’imposition individuelle ou une réforme équivalente. Il faut aussi renforcer le pouvoir d’achat, non pas avec des subventions comme le veut la gauche, mais en renforçant l’approvisionnement énergétique et alimentaire, en réduisant les contraintes pour les producteurs.

Du côté des primes, on ne peut plus continuer ainsi: elles ont augmenté de plus de 190 % depuis 1996 et on ne cesse de charger la barque en introduisant des prestations supplémentaires. De plus en plus de soins sont pris en charge, mais de moins en moins de personnes peuvent payer leur prime. Là aussi, la solution n’est pas de subventionner mais de rendre l’assurance de base abordable et donc de laisser davantage le choix aux assurés pour introduire ou non certaines prestations. En parallèle, la mise en œuvre – vraiment – du dossier électronique doit apporter de l’efficience et éviter les examens à double. Et un travail est également à faire du côté des cantons pour aboutir à un système de santé efficace, avec des prises en charge d’urgence à proximité, mais une collaboration régionale, voir intercantonale pour les soins de pointe.

Sans oublier un point essentiel pour notre pays: les relations avec l’Union européenne. Cette législature doit être celle qui verra un renforcement de nos relations, via des accords par branche dans lesquelles la Suisse et l’UE sont gagnantes.

Où en est l’endettement?

Les mesures d’assainissement prévues par le Conseil fédéral fonctionnent et sont supportables à ce stade. En gros, il faut faire des économies là où c’est possible et investir là où c’est nécessaire: notamment pour la santé et les retraites, ou encore la modernisation et l’adaptation des infrastructures visant à préserver la qualité de vie malgré l’augmentation de la population. Le déficit de financement pour 2023 va être de 0,9 milliard.

Cette législature doit être celle qui verra un renforcement de nos relations AVEC L’UE.

C’est mieux que prévu mais cela reste difficile à prévoir parce que comme la population et comme les entreprises, on voit bien l’instabilité générée par les répercussions de la guerre, la fragilité de l’approvisionnement, l’inflation et la situation internationale tendue. Bref, la situation n’est pas catastrophique, mais elle exige de nous de la rigueur si on veut pouvoir retrouver notre marge de manœuvre et notre capacité à faire face aux crises tout en investissant pour préserver la qualité de vie.

Qu’est-ce que le frein à l’endettement aura apporté à la Suisse en vingt ans?

C’est au fond un outil «made in PLR»! (rires). Quand tout va bien, on économise et on dépense quand c’est possible. Jusqu’à la pandémie, ce frein n’a pas été remis en question. Ce sont justement les réserves qu’il a permis de cumuler qui nous ont permis de faire face et de soutenir autant la population que l’économie.

En revanche, la sortie de pandémie a donné un coup de fouet aux opposants, car la gauche qui s’y est toujours opposée ne voyait pas l’intérêt de réduire les dettes. Cette vision – «prenons tant qu’il y a, les autres paieront» – n’est pas acceptable, ni pour notre génération, ni pour les prochaines. Nous sommes responsables de nos propres dettes et nous avons besoin de réserves pour affronter les prochaines crises et donner aux futurs générations les moyens d’y parvenir.

Sur le budget, quelle est votre philosophie?

J’interviens là où ça me semble nécessaire pour que cela fonctionne et pour rester cohérente avec les objectifs que le politique fixe. Moins le politique intervient et mieux ça fonctionne. Mais parfois, lors de grands changements, un accompagnement est nécessaire. Alors lorsqu’on pose de nouvelles règles, qu’on interdit certaines pratiques, il faut accompagner ce changement et le rendre possible pour les acteurs concernés.

Que percevez-vous ces temps dans les PME?

Chaque fois que j’ai du temps libre, je visite une entreprise, une exploitation agricole, une association fribourgeoise... Ce lien avec mon canton est primordial, ce sont eux qui m’inspirent, qui guident mon action et qui donnent du sens à ce qui se fait à Berne. La proximité est l’une des forces de notre pays et il ne faut surtout pas la perdre. C’est elle qui nous permet d’agir au plus proche des préoccupations des gens. En définitive la politique permet de réaliser un projet – et elle l’empêche parfois – mais c’est la population et l’économie réelles qui font la différence. Aujourd’hui, je suis optimiste. Quand j’observe l’esprit d’entreprise à l’œuvre, les nombreuses innovations, la volonté d’avancer qui existent dans ce pays, je me dis que c’est réaliste.

Chaque fois que j’ai du temps libre, je visite une entreprise, une exploitation agricole, une association fribourgeoise.

Tout n’est toutefois pas parfait. Certaines adaptations sont nécessaires pour faciliter la vie de celles et ceux qui créent des emplois et de la valeur, qui font aussi à quelque part le succès de notre pays. Si nous nous arrêtons sur les défis: la bureaucratie est un problème généralisé mais il n’est pas le seul. On veut faire toujours mieux et on réduit parfois l’efficience. Autre défi: le financement qui n’est pas simple, en particulier pour les entreprises de type «scale-up»: on assiste de plus en plus à des départs à l’étranger de ce type d’entreprise qui sont à l’origine des innovations de rupture. À défaut de trouver des investisseurs ici, elles se délocalisent avec leur innovation. C’est un problème pour un pays qui mise sur l’innovation et la recherche.

Dans ce sens, c’est le fonds à l’innovation qui est la solution? Les instruments existants ne suffisent-ils pas?

Non, car la Suisse investit certes massivement dans la recherche et l’innovation. C’est 22 milliards de francs par an, dont 6 milliards proviennent du public et 16 milliards du privé. Les dépenses pour la formation et la recherche s’élèvent à 10 % du budget de la Confédération en 2023. Et pourtant, la chaîne se brise au moment où l’innovation de rupture devient commercialisable et où il faut débloquer des fonds massivement pour faire sortir cette innovation des laboratoires et donc la valoriser. En fait, notre pays investit 20 % des montants pour la commercialisation des technologies de pointe issues de ses laboratoires, ce qui nous fait perdre le contrôle capitalistique des sociétés les plus innovantes et les rend dépendantes des fonds étrangers. Cela se confirme par les chiffres: 77 % du financement total des start-up en capital-risque est d’origine étrangère. Une proportion qui monte à plus de 90 % pour les derniers tours de financement des sociétés suisses les plus prometteuses.

Ce qui veut dire qu’on livre à d’autres le résultat de ce qu’on a investi dans la recherche. C’est un manque à gagner gigantesque, autant d’un point de vue financier qu’au plan du savoir. Certaines de ces innovations apportent des réponses au défi climatique, aux coûts de la santé, à la surcharge de certaines infrastructures. De mon point de vue, ce fonds doit permettre de garantir un retour sur investissement et il doit être financé par le public et le privé. Le fait d’avoir une part privé confirme aussi que c’est rentable. Il l’est et doit l’être.

Comment affronter la transition énergétique et les changements climatiques dès 2024?

Le défi climatique est lié à l’approvisionnement énergétique. Pour décarboner la société, nous avons besoin d’énergie et être autant dépendant des sources étrangères que ce que nous le sommes est dangereux. Si nous voulons réduire les émissions CO2 et en même temps garantir la qualité de vie, alors nous devons appliquer le principe de neutralité technologique, ce qui signifie que nous, politiciens, devons fixer des objectifs, mais pas choisir la technologie. Ce qui est vrai aujourd’hui sera faux demain. Or si nous voulons encourager les innovations et renforcer notre approvisionnement, nous devons rapidement libérer la voie aux acteurs qui ont la capacité de les réaliser. Parce que nous sommes en retard et que nous le payons très cher.

Comment réconcilier la thématique de l’approvisionnement énergétique et la défense du pouvoir d’achat dans un monde ou semble augmenter de manière automatique?

Ce sont les mêmes, souvent à gauche, qui compliquent la construction des infrastructures nécessaires à l’approvisionnement énergétique et qui viennent ensuite proposer des subventions. C’est en amont qu’il faut travailler et renforcer les méthodes de production pour réduire la pression sur les prix. Ce n’est pas le cas uniquement pour l’approvisionnement: fiscalité, garde extra-familiale, assurances maladies, mobilité, la liste est longue. Les mêmes imposent une manière de faire, imposent des conditions toujours plus exigeantes pour travailler et produire dans notre pays et viennent ensuite proposer des subventions pour contrer les effets de leur politique. C’est un non-sens. À force de vouloir le mieux et de ne pas faire confiance à l’innovation, nous renforçons la dépendance des citoyens et des entreprises à l’État.

Pour ma part, je suis convaincue qu’on doit permettre, encourager le progrès et alléger les charges de production plutôt que subventionner la consommation. C’est plus valorisant autant pour les producteurs que pour les consommateurs.

Défendez-vous le retour au nucléaire?

Plus que la technologie, c’est l’objectif qui compte: produire sans émission CO2 et en toute sécurité. Je suis réaliste: pour décarboner la société, nous avons besoin de beaucoup d’électricité et les moyens actuels sont loin de suffire. C’est le rôle du politique. En revanche, contrairement aux Verts, je ne suis pas prête à signer une logique de décroissance – et je constate que la majorité de la population non plus. L’approvisionnement énergétique est l’une des garantes de notre qualité de vie et nous sommes capables de produire plus et mieux. Alors pourquoi y renoncer?

Dans nos colonnes, vous avez défendu une centrale à biomasse à Galmiz. Un projet visionnaire bloqué par la Confédération. Où en est ce dossier?

Heureusement, le propriétaire est déterminé et patient. Mais c’est un vrai problème. Alors que la situation exige véritablement des actions urgentes, la production d’énergie renouvelable est freinée par une loi sur l’aménagement du territoire qui visent d’autres objectifs. À mon sens, il n’y a pas à opposer l’aménagement du territoire et l’approvisionnement énergétique, tout comme le paysage et l’approvisionnement. Avec du bon sens, on doit parvenir à faire ce qui est nécessaire là où ça fait sens. Actuellement, des modifications sont en cours au parlement et j’espère que ce sera vite réglé. Je fais tout pour en tous cas.

Votre grand rêve cet automne en politique?

Je veux croire que nous retrouverons cette confiance en nous pour servir le monde entier avec notre sens de l’innovation. La Suisse a été pionnière dans de nombreux domaines et cette tendance actuelle à ne surtout pas faire mieux que les autres n’est pas suisse. Nous avons les connaissances pour renforcer notre approvisionnement énergétique et alimentaire, pour garantir la qualité de vie, pour faire face aux attaques hybrides. Nous avons, en Suisse, une capacité d’innovation qui est formidable. Nous pouvons compter sur des acteurs compétents dans tous les domaines. Alors mon rêve est que tous y croient et qu’on avance.

Interview: François Othenin-Girard

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