Publié le: 12 décembre 2025

Des décolleteurs attachés à leur nom

RELÈVE – Ils sont en amont, les décolleteurs, cheville ouvrière et maillon essentiel de si nombreuses branches: l’horlogerie bien sûr, les machines, cela va de soi, mais aussi le médical, le dentaire, l’aéronautique, les transports et la connectique. L’AFDT défend leurs intérêts à Tramelan, depuis quatre-vingts ans. Avec de beaux enjeux dans la formation professionnelle.

Il suffit d’y regarder de plus près: on trouve les produits du décolletage à chaque instant de la vie quotidienne: dans nos lunettes, nos voitures et nos montres, dans la fraise que brandit notre dentiste! Faîtière de cette branche, l’Association des fabricants de décolletages et de taillages, plus connue via l’acronyme AFDT, est basée à Tramelan. Nous avions déjà interviewé son président en 2024 (*). Début décembre, nous nous sommes entretenus avec sa directrice.

Joëlle Schneiter travaille dans l’association depuis 2008 et a été nommée directrice en 2022. Elle connaît les arcanes du secteur, ses tenants et aboutissants, tous ses acteurs. L’AFDT s’associe chaque année au CIP Technologie pour l’organisation du «Rendez-vous du décolletage». La dernière édition a eu lieu fin octobre, dans l’Auditorium du CIP à Tramelan.

Temps partiel: trois témoignages

Thème traité: le temps partiel dans les entreprises. Un sujet chaud vu la nécessité d’attirer de nouveaux talents et de renforcer l’attractivité des métiers du décolletage auprès des jeunes professionnels – même compte tenu d’une conjoncture pesante dans des branches comme l’horlogerie. Il faut penser plus loin que la chute actuelle afin de renouveler les équipes pour être prêt quand les affaires reprendront.

«Le 30 octobre, nous avons eu la chance d’accueillir environ 150 participants, issus principalement d’entreprises de décolletage, mais aussi de représentants de sociétés liées à cette activité, fournisseurs de la branche», raconte Joëlle Schneiter. Sur la question du travail à temps partiel, nous avons entendu trois témoignages différents. Le premier était le responsable d’une petite structure de douze employés. Devenu père de famille, il souhaitait pouvoir offrir à ses collaborateurs la possibilité de travailler à temps partiel. Il les remplace lorsqu’ils sont absents, ce qui lui permet de garder un pied dans la production.

Le temps partiel n’est pas encore une pratique généralisée dans le décolletage.

Le second était la responsable RH d’une PME moyenne qui pratique depuis longtemps le temps partiel, démarche que toute l’entreprise valorise et pour laquelle il suffit de bien savoir s’organiser pour le rendre possible. Notre troisième témoin était aussi responsable RH, mais dans une très grande manufacture horlogère comptant selon ses dires 10% de temps partiel – une condition le plus souvent exigée par les demandeurs d’emplois issus des jeunes générations et apparemment aussi par les collaborateurs seniors qui se soucient de préparer leur départ à la retraite.»

Les questions ont fusé

Un débat a suivi et alors que souvent, les questions se font rares après une présentation, voilà que sur ce thème, elles ont fusé. Comment s’organiser? Qui s’occupe du suivi des machines? Suivre les exigences sur le temps partiel, le travail à distance, n’est-ce pas au fond mettre le doigt dans un engrenage qui conduirait les entreprises à des difficultés insurmontables? Au-delà des trois témoignages sur la même longueur d’ondes, il ressort que le temps partiel n’est pas encore une pratique généralisée dans le décolletage, bien que la demande à ce sujet gagne en intensité.

Un décolleteur et ses machines

Mais au fond à quoi cela tient-il? «Chaque décolleteur est responsable de ses machines, de réglages minutieux à effectuer, de sa production et de ses objectifs, détaille Joëlle Schneiter, une fois que la production est lancée, même sur de grandes séries, il faut encore très souvent effectuer des correctifs, des vérifications, des contrôles multiples. Ce ne sont pas des opérations que le décolleteur peut simplement laisser à son collègue.»

Ce «Rendez-vous du décolletage» fut aussi l’occasion de rendre un hommage à cette association, fondée il y a quatre-vingts ans. «La situation économique et politique de la Suisse durant la Première Guerre mondiale est à l’origine de la constitution, dans l’Arc jurassien, de diverses associations de métiers liés à l’horlogerie. C’est aussi le cas des fabricants de pièces décolletées, qui ressentent le besoin de se regrouper pour sauvegarder les intérêts de la branche, tant sur le plan économique que professionnel. C’est seulement après la Seconde Guerre mondiale que notre association a été créée, en 1945, sous la forme d’une association professionnelle au sens où nous la connaissons aujourd’hui: la défense des intérêts de toute la branche, la valorisation et la promotion de nos métiers.»

Commissions et efficacité

Une structure qui s’est adaptée aux enjeux du secteur. «Avant 2009, notre fonctionnement s’articulait autour d’un comité, composé notamment de dirigeants d’entreprises de décolletage, et d’un président. Dès 2009, nous avons choisi de créer trois commissions spécialisées – marketing, formation et finances – afin d’optimiser notre action.»

Cette réorganisation, impliquant des membres du Comité a permis à l’association de gagner en efficacité et en impact dans la promotion et la valorisation de l’industrie du décolletage et de ses métiers.

«Après douze années à la présidence de notre association, Dominique Lauener a annoncé sa décision de quitter son poste pour fin 2023. En parallèle, le Conseil de direction a souhaité rajeunir cette instance au fil des années à venir. Une réflexion quant à l’organisation de l’association a alors été amorcée. Il en a résulté que la création d’un poste de direction opérationnelle s’avérait la solution idéale pour accompagner le nouveau président et les responsables des commissions du marketing, de la formation et des finances.»

C’est le système qui prévaut aujourd’hui avec Grégory Affolter, président depuis 2024. Chaque commission est indépendante et organise ses séances. La directrice s’implique personnellement dans celle qui s’occupe de la formation professionnelle. Avec de grands enjeux.

«La réforme des métiers Futuremem bat son plein dans notre secteur économique, car, sur huit métiers réformés, trois nous concernent. Cette réforme devrait entrer en vigueur en août 2026, c’est dire si ce chantier va encore nous occuper dans les mois à venir! Tout est revu, les contenus, les plans de formation, les exigences.»

Création d’un secteur cohérent

Autre volet de cette réforme des métiers, la possibilité de créer un «Secteur industriel décolletage»: «Cette démarche a pour but de regrouper les différents acteurs du décolletage au niveau national pour non seulement renforcer la cohérence et la visibilité de la branche, mais aussi s’assurer d’une formation complète des apprentis. Créer un tel secteur nous permettra de repenser toute l’offre de formation professionnelle et continue – qu’il s’agisse de modules, de cours, de formation interentreprises – pour être, au final, le professionnel idéal.»

L’enjeu pour l’AFDT est aussi de pouvoir délivrer un certificat de décolleteur. «Tout cela est en cours de réalisation. Actuellement, quatre métiers comportent une orientation de décolletage, mais le métier de décolleteur n’existe pas. Ou plus – et nous essayons de retrouver ce nom, qui a été malheureusement perdu lors d’une révision précédente, au tout début des années 2000.»

Celles qui ne forment pas

À propos de formation, et surtout de relève, une question se pose, lancinante. Pourquoi certaines entreprises ne forment-elles pas? Cette question névralgique, l’AFDT la posera sous la forme d’un débat ce printemps. «Nous voulons présenter des témoignages de petites structures qui s’impliquent dans la formation d’apprentis, dans le but d’expliquer les avantages de cette démarche formatrice à ceux qui ne le font pas. Au fond, si chacun compte sur les autres pour former la relève, ça finira par coûter cher à toute la branche.»

En revanche, certaines solutions existent déjà avec les deux CAAJ, ces centres d’apprentissage de l’Arc jurassien, l’un à Moutier, l’autre à La Chaux-de-Fonds. L’apprenti conclut un contrat avec une entreprise formatrice et fréquente le CAAJ durant la première moitié de son apprentissage pour apprendre les bases du métier. Après un examen partiel, il peut débuter dans l’entreprise qu’il connaît déjà via des périodes d’activité durant les vacances du CAAJ. Cette structure permet aux petites entreprises de former des apprentis sans perdre trop de temps au début de la filière. La seule condition est que l’apprenti ait signé un contrat d’apprentissage.

Mais tout cela doit être présenté afin que les jeunes, leurs parents, puissent se faire une idée concrète des métiers du décolletage. Le 1er novembre dernier s’est déroulé à Sonceboz (BE) un événement baptisé «Décoll’ ta carrière», organisé par l’AFDT en collaboration avec #bepog et l’entreprise Monnin SA.

«La cinquième édition de cet événement destiné aux élèves de la 9H à la 11H et à leurs parents a rassemblé une soixantaine de personnes», indique Joëlle Schneiter. Nous avons présenté les métiers, puis tout le monde a pu visiter l’entreprise et observer l’environnement de travail. Enfin, nous avons organisé un apéritif pour les questions et les échanges. Les jeunes pouvaient s’inscrire sur place pour un stage. Je note que de nombreuses entreprises sont intéressées par cette démarche et nous souhaitons renouveler, d’année en année, cette possibilité peu commune de découvrir concrètement nos métiers et leur environnement de travail.»

Le salon Siams d’avril 2026 sera aussi l’occasion pour l’AFDT d’agir et d’offrir de la visibilité aux petites entreprises de décolletage, sous la forme d’un stand commun appelé «Plateforme décolletage». Les entreprises auront la possibilité de louer une vitrine pour présenter leurs activités dans ce cadre.

En 2026, la commission marketing sera renouvelée. Francis Koller, notamment père du SIAMS «Salon spécialisé sur l’ensemble de la chaîne de production microtechnique» laissera sa place de responsable de la commission à Pierre-Yves Kohler, actuel directeur du SIAMS. «Francis Koller a fait preuve d’un investissement exceptionnel, alliant passion et énergie, au sein de notre association, indique Joëlle Schneiter, sa contribution a constitué une véritable source de motivation pour l’ensemble de l’équipe.»

François Othenin-Girard

* L’interview de Grégory Affolter:

Lire la suite page 15

Suite de la page 14

vocabulaire

Le décolletage est un procédé d’usinage par enlèvement de copeaux, permettant de réaliser des pièces en partant de barres ou de fil métallique.

Le taillage est une opération de fraisage destinée à réaliser les dentures des pignons usinés par décolletage.

Le roulage est un processus de meulage/polissage pour les pivots et leurs épaulements sur des pièces trempées d’horlogerie et d’appareillage.

Source: www.afdt.ch

Articles approfondis

Les plus consultés