Publié le: 23 janvier 2026

La Suisse est-elle prête à s’adapter aux défis actuels?

Les désordres du monde s’intensifient. Alimentés par quelques grandes puissances cherchant à étendre leur influence économique, territoriale et idéologique, ils traduisent le recul de la coopération au profit d’une compétition frontale, nourrie par la nostalgie du passé et l’incapacité à définir un avenir commun. Dans un monde multipolaire, marqué par l’émergence de nouvelles forces à l’Est, la conquête de parts de marché et de sphères d’influence semble primer sur la recherche de solutions partagées.

Cette dynamique n’épargne pas la Suisse. Dans un paysage politique fragmenté, nombre d’initiatives et de postures répondent moins à la volonté de résoudre des problèmes concrets qu’à celle de renforcer une position ou de capter l’attention. Comme sur un marché concurrentiel, gagner devient une fin en soi. La méthode est connue: simplifier à l’extrême, jouer sur l’émotion, exploiter les peurs. Ses effets sont immédiats, mais risqués: polarisation, blocage des débats et affaiblissement progressif de la capacité d’agir. À force de privilégier la posture à la solution, on finit par diluer les forces là où elles devraient être concentrées.

Les votations du 8 mars illustrent bien cette tension. Quatre initiatives populaires, toutes fondées sur des causes légitimes — climat, service public, fiscalité, monnaie — mais dont la pertinence doit être évaluée à l’aune de leur efficacité réelle et de leur cohérence avec les dispositifs existants.

L’initiative en faveur d’un fonds climat a été déposée alors que la loi sur le climat et l’innovation était élaborée par le Parlement. Plébiscitée ensuite par le peuple, cette loi-cadre est entrée en vigueur début 2025 et vise le même objectif de neutralité carbone à l’horizon 2050. Remettre ainsi en débat un cadre démocratiquement validé il y a à peine deux ans s’apparente à une forme de déni du processus décisionnel. Avant d’engager la Suisse dans un endettement massif (4 à 8 milliards supplémentaires par an), il s’agirait déjà de mettre en œuvre les mesures adoptées. Or, les projets stratégiques, en particulier le relèvement des barrages indispensable à la production et au stockage d’électricité d’origine renouvelable, font l’objet de recours quasi systématiques. Rejeter cette initiative ne revient donc pas à renoncer au climat, mais à respecter le mandat populaire et à privilégier la capacité d’agir plutôt que la posture.

L’initiative «200 francs, ça suffit» pose une question simple: voulons-nous un média de service public national couvrant toutes les régions linguistiques? Si oui, réduire son financement de près de moitié revient à remettre en cause son existence même. Dans un pays plurilingue, où près de 40% des coûts sont liés à cette diversité, les régions minoritaires seraient les premières touchées. La suppression de la redevance pour les entreprises, longtemps revendiquée, a été prise en compte par le Conseil fédéral: près de 80% en sont exemptées, et les barèmes restants pourront être adaptés, en cas de rejet de l’initiative, conformément à l’arrêté du Tribunal fédéral. Mais réduire l’information à une logique de consommation individuelle — «ne payer que pour ce que l’on utilise» — est une vision dangereuse. L’information structure le débat public et la cohésion démocratique; la sacrifier pour un gain immédiat affaiblit durablement un pilier collectif.

L’imposition individuelle vise à garantir l’égalité de traitement entre tous les couples. Le Tribunal fédéral est clair sur ce point. Imposer chaque conjoint selon son revenu ne remet pas en cause les fondamentaux du mariage. Au contraire, en allégeant la charge des couples mariés, il les fortifie. L’imposition individuelle est le seul système qui atteint ce but sans effet négatif sur l’engagement professionnel.

Dans un contexte de pénurie de main-d’œuvre, de vieillissement démographique et de pression sur les systèmes sociaux, inciter toutes les forces vives à travailler relève du bon sens économique. Il est plus honnête et plus efficace de soutenir la parentalité directement, plutôt que de passer par un mécanisme fiscal qui pénalise l’emploi. Un système fiscal ne doit pas inciter implicitement à un modèle «un revenu principal + un revenu d’appoint», ni pénaliser le modèle à deux carrières. Il doit être neutre, laisser les choix d’organisation familiale aux ménages. L’argument d’une charge administrative excessive ne tient pas: les données existent, les transitions liées à l’état civil disparaissent, et le système devient plus lisible. Les opposants invoquent des arguments idéologiques là où l’enjeu est pragmatique: plus d’emplois, plus de pouvoir d’achat, plus d’équité fiscale, une meilleure capacité d’épargne pour la grande majorité de la population. L’effet réel doit l’emporter sur la posture.

Enfin, face à la montée des paiements numériques, garantir le maintien du franc et de l’argent liquide est compréhensible. Le contre-projet direct apporte toutefois une réponse plus souple et plus précise, sans rigidifier inutilement la Constitution. Ici aussi, la mesure doit l’emporter sur le symbole.

Gouverner un pays, comme diriger une entreprise, exige de distinguer les symboles des leviers réels. La prospérité et la stabilité de la Suisse comme celles des entreprises reposent sur l’ouverture, l’anticipation, les décisions fondées sur les faits et la capacité à s’ajuster au bon moment. Face aux défis de notre temps, la question n’est pas de savoir qui gagne le débat ou la «Une» du dimanche, mais si nos décisions renforcent réellement notre capacité collective à agir. Et à durer.

*Conseillère nationale (PLR/GE)

simone.demontmollin@parl.ch

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