À l’approche du 8 mars, la mobilisation contre l’initiative «200 francs, ça suffit!» est spectaculaire. Élus socialistes, Verts, syndicalistes, milieux culturels subventionnés, intellectuels de campus: tous rivalisent de solennité pour défendre le service public audiovisuel. Leurs prises de position inondent les réseaux sociaux, les tribunes de presse, les plateaux — ceux de la SSR, naturellement. On pourrait s’en réjouir comme d’un signe de vitalité démocratique. Mais ce concert d’indignation constitue surtout un formidable aveu. Ces gens-là ne défendent pas un principe: ils défendent un avantage. La SSR est, pour la gauche et l’extrême gauche suisses, un service de presse gratuit financé par l’impôt. Une aubaine que même le parti le mieux organisé ne pourrait s’offrir. On comprend qu’ils s’y agrippent.
Le biais comme évidence. Pour qui a fréquenté les rédactions de la SSR — ou simplement regardé un JT au soir avec un minimum d’esprit critique — la chose est évidente: la grille de lecture dominante est celle des facultés dont sont issus la plupart de leurs journalistes. Sciences politiques, sociologie, lettres, histoire: les académies-berceaux du gauchisme culturel, biberonnées au marxisme et à ses avatars contemporains — écologie politique, wokisme, communautarisme. Les mêmes qui produisent les politiciens «progressistes», les artistes et les «experts» dont la SSR est, comme par hasard, si gourmande. On imagine les cris d’orfraie des Camarades si le service public affichait systématiquement la tendance opposée dans le choix des sujets, des angles de traitement, du lexique ou des indignations. Au hasard: un Temps Présent à charge (euphémisme) contre la France insoumise plutôt que contre l’Amérique de Trump ou une enquête serrée sur les acoquinements familiaux au sein du PS vaudois plutôt que la déclaration d’impôt de Valérie Dittli.
Le micro et la médiocrité. En dépit de ce biais, cette situation fait aussi l’affaire du centre droite ou gauche (on ne sait plus vraiment). Le PLR, qui vient de recommander le non à l’initiative, espère, lui, une tribune gratuite pour ses élus. Il faut dire que la médiocrité intellectuelle et oratoire de certains de ses impétrants ne leur permettrait pas de rêver d’une visibilité naturelle dans un média privé tributaire de la qualité de ses productions. Le marché est limpide: la SSR offre le micro, le politique, sa présence. Chacun y trouve son compte. Sauf le contribuable.
Le chantage au divertissement. La SSR ne se contente pas de mal informer: elle menace. À chaque votation sur son financement, le même stratagème: agiter l’épouvantail de la disparition du divertissement. Plus de Donnschtig-Jass et ses 500 000 fidèles du jeudi soir! Plus de séries! Plus de sport — enfin, ce qu’il en reste, puisque la SSR a depuis longtemps renoncé à certaines productions (foot/hockey), leur préférant des sujets plus conformes aux lubies de ses rédactions. L’argument joue sur la candeur médiatique de ceux qui ne voient ni les biais ni les petits arrangements entre journalistes et politiques, et qui craignent sincèrement de perdre leur programme favori.
Une mission d’un autre siècle. La mission historique de la SSR «informer, divertir, éduquer» (relookés en «information, culture, identité», mais sans effet sur le fond) a été conçue à une époque où ces trois fonctions étaient rares et coûteuses. Dans les années 1990, un enregistreur de studio pesait une demi-tonne et des émetteurs géants garnissaient les sommets de la Dôle au Monte Ceneri. Seul l’État pouvait se le permettre. Ce monde n’existe plus. Les producteurs d’information sont pléthoriques, les contenus culturels et de divertissement, surabondants.
«VOTER OUI, C’EST AMORCER UN CHANGEMENT QUE DES DÉCENNIES DE SCLÉROSE ONT RENDU INDISPENSABLE.»
Maintenir un acteur subventionné dans ces conditions est une entorse à la concurrence et un anachronisme.
Le fonctionnariat, maladie chronique. On peut légitimement se demander pourquoi la SSR ne parvient pas à évoluer malgré les signaux d’alerte (Billag, contestation de l’audiovisuel public dans de nombreux pays). La réponse tient en un mot: fonctionnariat. Un management cas d’école du principe de Peter, issu de la cooptation depuis des générations et d’une pusillanimité inimaginable dans le privé. Des structures si peu conduites qu’elles produisent les mêmes pathologies que les autres espaces protégés — églises, enseignement, humanitaire — où la vocation sert de paravent à l’absence de contrôle. Les déviances récurrentes qui ont émaillé l’histoire de la RTS ne sont pas des accidents: elles sont le symptôme d’une institution où personne ne commande parce que personne n’en a la compétence ni le courage.
Au-delà de l’initiative, deux voies sont seules possibles. La première: rendre la redevance volontaire. La SSR découvrirait alors sa véritable audience et pourrait ajuster sa taille en conséquence. La seconde, plus radicale: la privatisation. On objectera que cette dernière fait peur à tout le monde. Aux journalistes, d’abord, pour qui la SSR est un horizon confortable — emplois garantis, retraites blindées, un monde de l’entre-soi où la conduite managériale n’est que suggestion. Aux éditeurs privés, ensuite, qui redoutent un nouveau concurrent sur le marché publicitaire. Aux politiques, enfin, qui perdraient leurs habitudes et leurs micros complaisants.
Voter oui le 8 mars, ce n’est pas détruire le service public. C’est amorcer un changement que des décennies de sclérose ont rendu indispensable. C’est remettre le divertissement au choix, l’information au pluralisme, la culture à l’exigence et la gouvernance à la reddition de comptes.
Christian Jacot-Descombes,
La Vigne Swiss Wine Therapy,
cofondateur