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Ironie, humour et éclairage critique
PIERRE BÜHLER – Spécialiste de l’œuvre de Martin Luther, Søren Kierkegaard et Friedrich Dürrenmatt, il présentait récemment à Neuchâtel une conférence sur l’ironie socratique. Pour le JAM, il aborde la question des limites du rire et de la manière dont nos sociétés modernes envisagent cette question.
JAM: Vous avez présenté récemment à Neuchâtel, dans le cadre des conférences organisées par le Groupe neuchâtelois de la Société romande de philosophie (GenPhil), une conférence intitulée «L’ironie socratique – ses relectures chez Søren Kierkegaard et Friedrich Dürrenmatt». Quels ont été vos points de départ au plan philosophique et théologique?
Pierre Bühler: J’ai trouvé chez Friedrich Dürrenmatt, l’écrivain bernois qui vivait à Neuchâtel au siècle passé, une phrase qui disait que ce n’était peut-être pas Platon qui était le véritable disciple de Socrate, mais Søren Kierkegaard, le philosophe danois de la première moitié du XIXe siècle. Dans ma conférence, j’ai voulu explorer cette mise en relation assez téméraire. Qu’est-ce qui conduit Dürrenmatt à cette thèse? Et comme Kierkegaard est aussi un philosophe de la religion, je me demandais également ce qu’il en était de cet accent sur le philosophe grec du Ve siècle av. J.-C. sous l’angle de la théologie.
Qu’est-ce que Dürrenmatt déniche d’intéressant chez Kierkegaard et quel usage en fait-il?
Dürrenmatt a lu beaucoup d’ouvrages de Kierkegaard, notamment, en ce qui concerne notre sujet, sa thèse de doctorat intitulée «Le concept d’ironie, constamment rapporté à Socrate». Il y découvre tout d’abord l’importance que Kierkegaard attribue à la vision de Socrate dans la pièce «Les nuées» d’Aristophane. Se sentant proche de ce dernier, puisqu’il a écrit des comédies comme lui, Dürrenmatt va projeter d’écrire une comédie consacrée à la mort de Socrate, dans laquelle Aristophane joue un rôle-clé. Mais cette pièce ne sera jamais achevée, il n’en reste qu’une nouvelle écrite dans le cadre de sa dernière œuvre autobiographique. Dans ce projet, Aristophane accepte de mourir à la place de Socrate.
Quel rôle la notion d’ironie joue-t-elle dans la crise dramaturgique que connaît Dürrenmatt?
En 1973, Dürrenmatt écrit une pièce intitulée «Le collaborateur» qui connaîtra un cuisant échec. C’est dans le cadre de cette crise dramaturgique que Dürrenmatt lit «Le concept d’ironie». Il y découvre la possibilité de penser la figure du héros ironique: au lieu de subir un coup du destin ou des dieux comme le héros tragique, le héros ironique se met lui-même en situation d’échec parce que sa vision de la réalité entre en collision avec la réalité – ainsi Don Quichotte qui échoue contre les moulins à vent parce qu’il les prend pour des géants. Cette réinterprétation d’un héros pris à son propre piège permettra à Dürrenmatt de dépasser sa crise dramaturgique et de s’engager dans un nouveau type d’écriture, à partir de ses matériaux littéraires demeurés inachevés.
«Tout comme la philosophie commence par le doute, de même une vie digne, celle que nous qualifions d’humaine, commence par l’ironie», écrit le Danois dans «Le concept d’ironie». Qu’est-ce que Kierkegaard trouve chez Socrate?
Socrate va à la rencontre des Athéniens, dialogue avec eux. Il les interroge sur leurs prétendus savoirs, en affirmant avec ironie qu’il est, lui, le seul vrai sage, parce qu’il sait qu’il ne sait rien.
«DÜRRENMATT DÉCOUVRE CHEZ KIERKEGAARD LA POSSIBILITÉ DE PENSER LA FIGURE DU HÉROS IRONIQUE.»
Par cette ignorance, il vise à leur faire prendre conscience d’eux-mêmes, de la finitude de leur condition humaine. En ce sens, guidée par le principe «Connais-toi toi-même», le philosophe se conçoit comme une sage-femme qui aide l’autre à naître à soi-même et ainsi à vivre une vie digne, parce que consciente d’elle-même. Kierkegaard reprend cette idée en parlant de l’ironie comme d’une «maïeutique» (art de la sage-femme) négative, pour délivrer les humains de leurs faux savoirs positifs. Il en résulte pour lui la tâche d’exister en vérité sans céder à de fausses certitudes.
Ironie et humour: comment Socrate, Kierkegaard et Dürrenmatt les différencient-ils?
La distinction est assez difficile. On peut dire de manière générale que si l’ironie marque la distance, jusqu’à devenir parfois très cassante, l’humour est plus compatissant, rit plus «avec» que «sur». Socrate ne parle pas d’humour, mais il y a de la compassion, de l’amour dans sa maïeutique. Kierkegaard a élaboré cette distinction de manière plus détaillée. Elle s’inscrit dans sa description de trois manières typiques de vivre sa vie, entre lesquelles l’être humain doit choisir: la conception esthétique, en quête du plaisir; la conception éthique, guidée par le devoir; la conception religieuse, centrée sur la foi. Il situe le travail de l’ironie entre l’esthète et l’éthicien, tandis que l’humour veille aux passages entre l’éthicien et le religieux. Dans son œuvre, il use des deux, de l’ironie là où il en va de l’humain confronté à l’humain, et de l’humour là où il en va de l’humain dans ses rapports avec Dieu.
«J’ai toujours fait usage de l’humour dans mon enseignement. »
Dürrenmatt reprend cette distinction et privilégie l’humour pour décrire l’être humain aux prises avec les épreuves de la foi. Ainsi, dans «Le mariage de Monsieur Mississippi», le croyant Übelohe est mis en scène comme un Don Quichotte avec un casque cabossé et une lance tordue.
Et à titre personnel, maniez-vous l’ironie et l’humour à fleurets mouchetés?
Je ne crois pas que le fleuret moucheté soit la bonne image. Mais il est vrai que j’en ai toujours fait usage dans mon enseignement: il y a en lui une dimension de maïeutique, il est important de confronter les étudiantes et étudiants à la démarche de la connaissance de soi, et on peut le faire de manière indirecte par le biais de l’ironie et de l’humour. En philosophie comme en théologie, il y a toujours la tentation des faux-fuyants, des certitudes trop sûres d’elles-mêmes, des arrangements plus ou moins hypocrites. L’ironie et l’humour offrent une mise à distance, un éclairage critique favorable à la prise de conscience.
Les caricatures que la revue Charlie Hebdo a consacrées au drame de Crans-Montana ont choqué. Faut-il imposer des limites à l’ironie et à l’humour?
Il est très difficile d’imposer de l’extérieur des limites à l’exercice de l’ironie et de l’humour, donc d’exercer une sorte de censure qui contredirait la liberté d’expression. Comme le montre la distinction entre l’ironie et l’humour, il y a une vaste palette de l’expression comique, entre l’humour compatissant, attentif aux émotions, et l’ironie qui peut devenir blessante, dans la moquerie, le sarcasme. Il est clair qu’un journal comme «Charlie Hebdo» va repousser le plus possible les limites du rire: il ne faut pas attendre autre chose en le feuilletant. Mais je dirais que cette ironie cinglante n’est pas gratuite. Dans la provocation, il peut aussi y avoir une critique sociale: même brûlés, on aimerait tellement que les jeunes fassent encore du ski et rentabilisent nos remonte-pentes, et tant pis si nos bars sont mal sécurisés, pourvu que tourne le commerce.
Estimez-vous que la société a changé dans son rapport à l’humour et si oui comment?
Je pense que dans une société traditionnelle, un contrôle culturel spontané pouvait fixer certaines limites, établir qu’on ne peut pas rire de tout et qu’il faut punir ce qui tient du blasphème. Ce contrôle ordinaire est tombé, et il est donc plus facile de repousser les limites de la provocation. Cela peut conduire le comique à devenir aussi plus superficiel, et donc parfois aussi plus gratuit. Par la sécularisation, le rapport au religieux devient de plus en plus distant, ce qui fait que la religion est d’abord saisie comme ridicule. Mais la fait qu’il y ait quelque chose de profondément comique dans le rapport entre les humains et Dieu, cela n’est plus perçu.
François Othenin-Girard
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