Publié le: 27 février 2026

Le jour où Sylvie a osé penser à elle

SYLVIE REY – Cette accompagnatrice en montagne emmène ses clients en transition de carrière réaliser un 4000 ou un sommet plus accessible. Pour faire de la place à nos états intérieurs et avancer dans la vie. Elle est l’auteure d’un film sorti en décembre dernier et qu’elle présente volontiers aux PME intéressées.

Elle nous attend au restaurant Le Globe à Bulle. Dotée d’une énergie renversante, on la sent capable de mettre en mouvement tous les planisphères qui décorent la paroi derrière elle. Devant un café, elle nous explique, en toute simplicité mais avec les yeux qui brillent, comment elle a osé.

Tout commence dans le monde de l’entreprise. Née à Estavayer-le-Lac, Sylvie Rey boucle un apprentissage de commerce dans une entreprise électrique, fourbit ses premières armes dans la construction, avant de se consacrer à l’éducation de ses enfants. Le retour dans le monde du travail s’effectue par le biais d’une petite structure qu’elle met sur pied. Cela s’appelle Clavier Service. Sylvie travaille dans un minibureau comme prestataire extérieure.

Un bureau d’architecte lui demande de s’impliquer et ses responsables doivent même insister deux fois avant qu’elle accepte de les rejoindre. En soi, une jolie preuve de reconnaissance de la qualité de son travail. Lors de la séquence suivante, on la voit (co)-reprendre cette PME, suite au départ à la retraite d’un architecte et avec un statut de responsable administrative.

La montagne frappe Ă  sa porte

«C’est là que j’ai décidé de me former. J’ai opté pour le brevet de spécialiste en gestion de PME, ce qui m’a permis de faire reconnaître les compétences acquises dans la pratique», raconte-t-elle. «Comme souvent lorsque débute une transition de carrière, on réalise à quel point la vie personnelle et professionnelle sont liées. C’est à cette époque que j’ai commencé à accompagner d’autres personnes, mais je le faisais en autodidacte. Je me suis rendu compte que ce que je recherchais se trouvait à l’intérieur.»

Et puis, l’inattendu. «La montagne est venue frapper à ma porte pour me faire sortir de l’impasse.» Dans sa vie devenue soudain plus complexe, à la tête de ce bureau d’architecte sans être elle-même du métier, elle éprouve le besoin d’y voir plus clair sur la personne qu’elle est en train de devenir. Et sur ses racines. «Ma famille est originaire des régions montagneuses de l’Italie du Nord et mon frère partait souvent en randonnée, évoque-t-elle, je me souviens de mon admiration pour lui quand il rentrait et faisait sécher ses peaux de phoque.»

Le guide avait tout compris

La montagne l’attirait et il fallait en faire quelque chose. «J’ai repris contact avec le guide que je connaissais depuis toute petite et qui était l’ami de mon frère. Il est venu prendre le thé et j’ai tout déballé.»

Il finit son thé et lui dit qu’il veut bien «lui montrer comment faire». C’est un guide éclairé qui a tout de suite saisi ce dont Sylvie avait besoin. Il l’emmène au Miroir d’Argentine, sur les hauteurs de Bex. Elle se retrouve au pied de cette falaise en calcaire de 450 mètres de haut, un classique réputé de la grimpe vaudoise. «Trois heures d’escalade plus tard, j’avais perdu la notion du temps. Arrivée en haut de l’arrête, j’ai eu peur du vide. Je me demandais comment redescendre, mais le plus important, c’est qu’il m’a fait confiance. J’avais aussi confiance en lui et surtout conscience d’avoir vécu quelque chose d’extraordinaire. »

Accompagner sur le chemin

Sa formation d’accompagnatrice en montagne lui permet peu à peu d’apprivoiser la complexité du sujet, la faune, la flore, la géologie. De développer un réseau de guides, acteurs incontournables pour s’occuper de l’aspect sécuritaire – et qui deviennent ses potes. Elle n’a plus du tout envie de travailler dans un bureau.

«En montagne, durant les cinq premières minutes, on se demande où on va et pourquoi on est là. Mais peu à peu, à force d’utiliser ses mains, ses pieds, son corps, on entre dans un état automatique qui calme le mental et l’ego. On se retrouve dans l’instant présent, un espace à soi entre le passé et l’avenir qui permet de retrouver sa créativité naturelle, la pleine conscience. On regarde une fleur. Le silence qui s’établit sur le sommet – juste avant de redescendre – en dit long sur ce qu’on a vécu durant la montée. C’est une sensation totale qui n’a pas sa place dans nos vies trépidantes.»

Le point de bascule

Peu à peu, Sylvie Rey monte en gamme et se met à tutoyer les 4000 mètres. Elle parle de ce jour où en compagnie de son guide, elle découvre le Castor (4223 m), au départ de Zermatt. «C’est très long et sur la crête finale, j’ai glissé sur un mètre. Il m’a rattrapée et m’a rappelé que perdre un piolet, ce n’était pas grave. J’ai réellement pris conscience à ce moment-là de la relativité de mes petits soucis. Lorsqu’il est décédé en octobre 2020 dans un stupide accident de ski, ce fut une sacrée perte. Et pour moi un déclencheur.»

C’est ce que Sylvie Rey appelle son «point de bascule». Elle réalise alors qu’elle va pouvoir nouer deux passions dans sa vie: «Les moments de clarté que j’avais vécus en montagne, ce qui se passe dans notre tête quand on se met en mouvement, tout cela nous emmène dans une autre dimension. C’est là que j’ai compris que je pouvais concilier la montagne et la transition de carrière: en offrant à mes clients ce pas de côté permettant de comprendre intimement de quoi on a vraiment envie dans la vie. Et en montagne, on va le chercher dans ses tripes. Dans la montée, on est à nu.»

C’est le moment, Cocotte!

Sa ligne est claire: à chacun son sommet. «La sortie de la zone de confort, pour untel, c’est peut-être cette petite colline là-bas derrière, indique-t-elle d’un geste. Je cherche le bon mot, j’aide à initier ce pas décisif.» Dans son cas, ce fut d’abandonner son bureau. En 2024, Sylvie Rey se lance en indépendante. «La cinquantaine arrivait, je me suis dit que c’était le moment d’y aller, ma Cocotte!»

La rencontre avec Tania, photographe, ferait en soi l’objet d’un article. Atteinte d’une maladie neurologique, elle souhaite faire un 4000. Sylvie Rey nous raconte avec passion la mise au point d’un programme d’entraînement et des contraintes, notamment musculaires qui nécessitent un cadre pour permettre à Tania de progresser. Ce qu’elle fait, avec une immense détermination.

De fil en aiguille, une idée fait son chemin: réaliser un film sur cette recherche intérieure. C’est une évidence qui s’impose et peu à peu, les pièces du puzzle commencent à s’assembler. Constituer une équipe technique, jongler avec les finances – un financement participatif lui pompe «une énergie de dingue» durant trente jours. Mais, au final, elle parvient à rassembler la somme nécessaire. Que ne ferait-on pas pour une femme audacieuse qui veut repousser ses limites et se trouver, tout au fond d’elle-même?

Le cameraman tombe par terre

Le sommet est déniché, ce sera le Bishorn (4151 m), qui se gravit en deux jours avec une halte à la Cabane de Tracuit. «Le jour de l’ascension approche, mais il faut repousser le tout, car la météo est mauvaise, raconte-t-elle. Il y a de l’inconfort dans cette décision, mais en haute montagne la motivation ne suffit pas. Enfin, nous partons. La première journée se passe sans problème. Arrivés sur place, nous découvrons que la cabane est bondée et qu’il faut clarifier, dire, redire, communiquer. Le départ est lancé à cinq heures du matin par beau temps et deux cordées, de quatre et trois personnes.»

«Mais soudain, le cameraman se plaint de fortes douleurs à la poitrine et finit par tomber par terre, poursuit-elle. Il est dans l’angoisse d’un problème physique plus important. Le guide le redescend tandis qu’on reforme une cordée à six. Tant pis, on fera les photos et les vidéos au sommet avec les téléphones. Arrivés en haut, tout se passe comme prévu à peu de choses près. Tout s’est arrangé. Sauf qu’entretemps, c’est Tania qui a tourné. Face à la descente, elle est confrontée à une extrême fatigue et à l’inconfort. Il a fallu adapter le rythme. Après coup, on en a rigolé, mais sur le moment, la frustration des deux côtés était totale. Revenue à la cabane, j’ai osé reprendre ma place de cheffe de projet. Et communiquer qu’on allait y arriver, qu’on serait à Zinal à 18 heures. Ce fut le cas, nous sommes arrivés à 18h01!»

Le film s’appelle «Ose!»

Le film réalisé par Sylvie Rey et qui retrace toute cette aventure s’appelle «Ose!». Il a été présenté la première fois le 17 décembre dernier et de nombreuses radios locales en ont déjà parlé. Il est destiné à tourner face à des publics associatifs, des entreprises, des institutions. Un dossier de candidature a été déposé dans le cadre du festival FIFAD des Diablerets et le sera dans d’autres événements. Car l’histoire ne s’arrête pas là.

«Ce film, c’est juste l’intro, sourit-elle avec entrain. C’est comme la première page d’un bouquin. En le présentant à droite et à gauche, nous en écrivons les chapitres suivants. L’histoire de Tania, c’est le décor. Le message que nous apportons aux gens, c’est que le changement, la transition, l’audace, la résilience et le courage viennent du cœur. Que c’est un travail de cordée. Que nous sommes englués dans des problématiques, que nous avons le nez dans le guidon. Et qu’en montagne, le temps s’étend. On le sait tous, car quand c’est génial, le temps ne revêt plus la moindre importance. Au fond, prendre ce temps, c’est investir dans l’avenir. Il faut juste oser!»

François Othenin-Girard

www.sylvierey.ch

La page du film:

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