Publié le: 27 mars 2026

Offrir de belles et bonnes choses

LA PETITE ADRESSE – Astrid Arapakis Masson et Virginie Dugast Martin ont lancé une épicerie fine au centre de Vevey.

Le déclencheur: après une trajectoire internationale, les deux amies, l’une cuisinière, l’autre barmaid, ont ressenti l’envie de développer leur propre projet entrepreneurial, après avoir longtemps été collègues à Lausanne.

C’est l’histoire d’une rencontre entre deux femmes, Astrid Arapakis Masson et Virginie Dugast Martin. On y apprendra que la première a vécu longtemps dans la péninsule arabique et que la seconde a parcouru le monde en tous sens. L’une parle lentement à votre raison. L’autre très vite à vos émotions. L’une était cuisinière, l’autre barmaid. Chacune a décidé à un moment donné de revenir en Suisse. En une poignée d’années, elles ont appris à se connaître et à s’apprécier en travaillant chez Oliviers & Co, une «coopérative de production d’huile d’olive» à Lausanne. Les voici devenues commerçantes.

C’est finalement à Vevey qu’elles donnent vie à ce projet: une épicerie fine et conviviale inaugurée en novembre dernier. Un lieu pour faire découvrir «de belles et bonnes choses», déguster une tasse de thé et partager des moments substantiels, pour le corps et pour l’âme.

Cette Petite Adresse, il a d’abord fallu la dénicher. «Nous avions longtemps pensé reprendre un commerce existant, mais tout était trop cher et le financement aurait été impossible, raconte Astrid. Par chance, nous avons rencontré une femme d’exception, Justine Thomas de l’agence Raiffeisen à Puidoux, ajoute Virginie, c’est grâce à elle si la Petite Adresse existe aujourd’hui et nous tenons vraiment à lui rendre hommage.»

Les sardines de Virginie

Un brin excentrée (vers l’est) par rapport au centre de Vevey, c’est rue d’Italie que la boutique met en vitrine ses tentations. «Par un concours de circonstances, notre ouverture a coïncidé avec des travaux sur la place du marché, d’où un report de clientèle dans notre quartier», explique Astrid. «À nous de les fidéliser lorsque les travaux seront terminés», ajoute Virginie.

Vevey, terreau fertile pour le commerce de détail est impacté par le business en ligne. La qualité de l’accueil dans le stationnaire s’avère chaque jour plus névralgique. À La Petite Adresse, chacune des deux femmes nous entraîne à tour de rôle dans un univers subtil de goûts et de saveurs.

Avec Virginie, c’est d’abord un attrait pour les produits de la mer qu’elle transmet. Comme ces boîtes de sardines millésimées produites à Saint-Gilles-Croix-de-Vie, en Vendée: «Les sardines sont pêchées en pleine mer entre la Bretagne et Bordeaux. En juillet, c’est la pleine saison, les hommes sont en mer et les femmes s’occupent de la conserverie. Étalées sur du pain, c’est un paradis!» Virginie vante aussi les huiles d’olive parfumées, les «balsamiques d’exception», de la fleur de sel du monde entier. Transportés, on se sent de retour de voyage, nos souvenirs se mêlent et alimentent la discussion. Nos yeux bien malgré nous glissent le long des rangées de pots de miel et anticipent les arômes de ces confitures, de ces tapenades. Il faudrait pouvoir tout goûter! Comme ces incroyables ours à la guimauve que plusieurs maisons parisiennes ont lancés l’an dernier. Le trend a fait des ravages à Noël.

Astrid et les 120 thés

La suite de la visite, partie gauche de la boutique, c’est le paradis des 120 thés blancs, jaunes, verts, bleus, rouges et noirs. Ici, c’est Astrid qui mène le bal. «Le Japon occupe une place spéciale grâce à un couple de Suisses établis à Fukuoka qui sélectionnent les producteurs avec un grand sérieux. Ces thés conviennent autant à nos puristes qu’aux personnes curieuses de découvrir de nouvelles choses. Certains clients recherchent des thés rares, et souhaitent découvrir une belle gamme de thés d’origine.» Des produits sans théine, tisanes, thés aux fruits, rooibos, sont aussi proposés.

Astrid est une puriste qui sait rester attentive aux goûts de ses clients. Il y a aussi les cafés précieux issus de petits producteurs et la légèreté de leurs arômes subtils. Pour le reste, il faut voir les choses sur place!

On s’étonne du caractère rudimentaires du site Web. Les deux femmes rigolent. «Un pas à la fois, telle est notre devise», ajoute Virginie. Il faut dire qu’après le rush de l’ouverture en novembre, les ventes de décembre ont emmené les deux femmes sur de hauts sommets. «Certains clients nous ont même donné un coup de main pour emballer les paniers de Noël. Nous sommes entourées d’une petite communauté et nous ferons tout pour la pérenniser.»

Dans la foulée, des soirées de dégustation ont été prévues. Les photos veveysanes de Ioana Jitaru seront bientôt exposées dans l’épicerie. Les cofondatrices prennent le temps avec chacune et chacun. N’est-ce pas l’essence même du commerce?

Les deux épicières déclinent leurs produits, coffrets, arrangements divers en fonction de la saisonnalité et des rendez-vous du calendrier. Les préparatifs pour Pâques, la fête des Mères et la fête des maîtresses vont bon train. Elles soulignent l’importance du travail avec les fournisseurs locaux et mentionnent les Mines de sel de Bex. Ou ces chocolats élaborés par Myriam Isoz (Isoz Chocolate) en Valais. «Ces produits parlent aux touristes de passage. Dans une ville comme Vevey, l’exclusivité est un facteur de réussite important.»

Celle qui habitait Ă  Mascate

Portrait croisé de nos deux protagonistes dont la complémentarité frappe. Avoir vécu dans des mondes lointains leur donne aussi ce recul, l’empathie nécessaire pour percer l’âme et les goûts de cette clientèle curieuse, hédoniste, cultivée, variée, exigeante, mais aussi reconnaissante, partageante, valorisante et tout bonnement humaine.

Astrid Arapakis Masson est issue du monde des vignes, de la famille Delapraz à Corseaux. Elle bifurque. Elle choisit un métier de bouche, comme son père: Alain Masson, belge, «un décorateur chocolatier qui excellait dans la création de sculptures en chocolat pour les vitrines». Apprentissage de cuisinière chez Livet, restaurant «emblématique» qui n’existe plus. Puis elle entre chez Nestlé comme cuisinière, responsable de la cuisine expérimentale du service consommateurs au siège à Vevey. C’est là qu’elle rencontre son mari, spécialiste informatique. Avec lui, Astrid passera deux décennies à Mascate (Oman). La petite famille s’élargit avec la naissance d’un garçon et de trois filles: Adam, Meghan, Cassandra et Phoebe.

C’est à Mascate qu’elle tient les rênes d’un centre équestre de plus de cinquante chevaux. Elle s’y active comme manager et instructrice. «J’ai rencontré dans ce pays des personnalités de la royauté anglaise et omanaise, certaines devenues de très bonnes amies, ainsi que des amis de cultures, religions et milieux sociaux variés, confie-t-elle. J’y ai aussi découvert la diversité gastronomique tout en m’initiant aux thés, ainsi qu’à l’importance que ce produit occupe dans différentes régions du monde et aux multiples façons de le préparer et de le déguster.»

Le retour en Suisse est moins évident – tout a changé, les gens aussi. Mais un jour à Lausanne avec l’une de ses filles, elle entre chez Oliviers & Co qui cherche une collaboratrice. Virginie, responsable de la boutique l’engage. Il y a un avant et un après cette rencontre.

Celle qui servait des cocktails

Virginie Dugast Martin est une Vendéenne tournée vers le large. «J’ai grandi près de l’océan Atlantique et je savais qu’il se passait quelque chose là-derrière», raconte-t-elle. Née dans l’Ouest de la France, elle opte pour une école hôtelière, le lycée Édouard Branly à La Roche-sur-Yon. Trois ans et une spécialisation comme barmaid. Elle envoie son C.V. dans le monde entier. Le métier la voyager et elle aime ça: au Luxembourg, puis à Londres, aux Sables d’Olonne, sans oublier la Suisse. À Québec, elle s’illustre au Château Frontenac et rencontre Céline Dion. À Orlando, la voici dans les pénates de Paul Bocuse, servant de la ratatouille à des Américains. À Bora-Bora, elle concocte des cocktails à Scarlett Johansson et d’autres stars.

Soudain, c’est l’alerte lancée de Fukushima, les paradisiaques Motu doivent être évacués. Un choc: «Je me suis retrouvée à 10’000 kilomètres de chez moi. J’ai réfléchi et décidé de me former comme gestionnaire de PME en Vendée. Ensuite, j’ai lancé un projet dans la formation, mais le marché n’a pas répondu et je suis retournée en Suisse, parce que je m’y sentais bien.»

La graine était plantée

À Lausanne, le propriétaire tend à Virginie les clés de la boutique Oliviers & Co. «J’avais 27 ans et je rêvais d’une vie plus posée. Les gens m’ont adoptée, j’ai construit mon équipe et j’ai grandi. J’étais faite pour être commerçante et finalement, c’était le même métier: quand j’étais barmaid, les gens me racontaient leur histoire et je savais quel cocktail leur préparer. En rencontrant Astrid, j’ai eu l’impression de trouver mon alter ego. En treize ans, nous avons vécu de très belles années et développé une solide expérience du commerce de détail.»

Le déclencheur? «Quelqu’un nous a proposé de reprendre une entreprise. Au final, cela ne s’est pas fait, mais la graine était plantée, conclut-elle, nous avons progressivement ressenti l’envie de développer notre propre projet entrepreneurial.»

François Othenin-Girard

www.lapetiteadresse.ch

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