Publié le: 17 avril 2026

Elle a inventé une essence propre

ALESSIA CESARINI – Cette chercheuse de l’Empa a développé une essence respectueuse du climat capable de réduire les émissions nocives – sans devoir remplacer les véhicules ou l’infrastructure des stations-service. Son prochain défi, passer à la mise sur le marché. Le timing est idéal!

Son nom: Alessia Cesarini. Le prix qu’elle a reçu: l’Empa Entrepreneur Fellowship 2026. L’idée motrice? À partir du nouveau carburant propre qu’elle a mis au point, sa mission (elle l’a acceptée!) consiste à développer une entreprise pour mettre sur le marché cette belle innovation. Le jury de l’Empa estime qu’elle dispose de tous les atouts pour y parvenir.

Cette brillante chercheuse a mis toute son énergie dans ses recherches, menées avec une collègue au sein de l’Empa, ce laboratoire fédéral d’essai des matériaux et de recherche – rattaché aux EPF et basé à Dübendorf, Saint-Gall et Thoune. Au final, elle est parvenue à développer le carburant de l’avenir pour nos routes: une essence respectueuse de l’environnement et qui permettra de réduire les émissions de CO2. Selon les analyses menées, à des prix inférieurs aux prix actuels des carburants fossiles.

Sans adapter les infrastructures!

Autre bonne nouvelle, cette essence peut être utilisée dans nos voitures sans devoir transformer ni adapter ces dernières. Deuxième avantage, non négligeable à une époque où les rêves sur l’utilisation de l’hydrogène se remettent à peine d’un grand coup de frein lié aux immenses investissements à consentir, le carburant d’Alessia pourrait être distribué sans autre par les stations-service, sans même devoir adapter les infrastructures existantes. Il faudra juste pense à changer l’étiquette sur la pompe.

Son prix? Parlons-en, alors que celui de l’essence traditionnelle s’est envolé à des hauteurs astronomiques: la benzine d’Alessia pourrait coûter moins cher puisque les molécules qui la composent n’ont pas été extraites des entrailles de la planète Terre. Nous parlons ici de produits climatiquement neutres, des molécules renouvelables comme l’éthylène ou le propylène. Interview avec Alessia Cesarini, pour en savoir un peu plus sur cette percée énergétique.

JAM: Enfant, rêviez-vous déjà d’être une grande chimiste?

Alessia Cesarini: Ma passion pour les sciences remonte à mon enfance, après que mes parents m’ont offert un «kit du jeune scientifique». Pendant les vacances, j’allais presque tous les jours prélever des échantillons d’eau dans le ruisseau près de chez moi, et j’essayais de les transformer en potions à l’aide de pipettes et d’éprouvettes graduées.

Par la suite, j’ai en effet poursuivi dans cette voie, avec au final toute la filière à l’ETH de Zurich, bachelor, master et finalement le doctorat. Mais bien avant cela, au lycée, j’ai eu la chance de rencontrer un professeur extraordinaire, avec lequel nous avons réalisé quantité d’expériences chimiques – par exemple à partir de pétrole brut que nous avons distillé. J’ai trouvé cette approche pratique passionnante. Ce qui m’a aussi très vite intriguée, c’est la possibilité de créer des molécules composées à partir de molécules simples.

Parlez-nous de cette invention, en quoi consiste-t-elle?

Elle s’appuie sur mes recherches sur les catalyseurs pour carburants synthétiques et sur ma vision d’une mobilité climatiquement neutre et économiquement viable. Mon objectif était de développer une solution – compatible avec les véhicules et infrastructures existants – et durable tant au plan écologique qu’économique. Le prix que j’ai reçu de l’Empa va nous permettre de mettre sur pied une véritable entreprise, une structure dédiée à l’entrée de nos produits sur le marché.

«le CARBURANT SYNTHÉTIQUE pourrait, à l’échelle industrielle, CONCURRENCER les prix de l’essence FOSSILE.»

Expérimentation et créativité vont de pair dans votre démarche?

Oui, durant mes études, j’ai eu l’occasion de réaliser d’innombrables expériences. C’est vraiment la base. En bachelor de chimie, nous étions au labo dès les premières semaines.

Vous étiez dans quel état d’esprit lorsque ce projet d’essence propre a démarré?

Cela représente une énorme quantité de travail, car nous avons dû partir de zéro, «from the scratch». Nous avons commencé par mettre au point notre propre équipement pour débuter les tests. Et puis essayer, essayer, réessayer, imaginer ce qui pourrait marcher et comment y parvenir, tenter des mélanges, d’autres solutions. Pour finir, nous avons réussi à mettre au point un catalyseur. En fait, la première fois que nous l’avons testé, cela marchait trop bien et le liquide s’est mis à couler dans notre laboratoire – ensuite bien sûr, il a fallu tout nettoyer!

Mais comment fonctionne votre processus de fabrication?

Le sujet est assez technique, mais pour simplifier, imaginez ceci: nous introduisons des réactifs dans un long tube métallique et, lorsqu’ils ressortent du catalyseur, la molécule s’est transformée en un liquide – notre carburant. Dit simplement: le processus fonctionne en continu pour produire de plus grandes quantités de ce carburant.

Le cœur du projet repose sur un procédé chimique appelé oligomérisation, qui transforme des molécules renouvelables, comme l’éthylène ou le propylène, en un carburant liquide très proche de l’essence – fossile – conventionnelle. Le rôle clé revient à une famille de catalyseurs en instance de brevetage que nous avons développés nous-mêmes. Ces catalyseurs améliorent l’efficacité du processus et maintiennent une faible consommation d’énergie. Le carburant obtenu atteint déjà un indice d’octane de 95, une valeur essentielle pour l’essence traditionnelle. Les premières analyses montrent que le carburant synthétique pourrait, à l’échelle industrielle, concurrencer les prix de l’essence fossile.

Quelle est votre capacité de production actuelle et future?

Actuellement, nous produisons 10’000 litres par année. C’est à peu près le maximum que nous pouvons atteindre avec un équipement de laboratoire. À l’avenir, nous souhaitons agrandir nos installations en adaptant si possible les équipements et les infrastructures existants. Nous voulons faire passer notre capacité à un million de litres par année. Pour parvenir à une telle augmentation, il faut y aller pas à pas. Le changement d’échelle est en soi un grand défi.

Les prochaines étapes?

La première est déjà en route, avec un démonstrateur de laboratoire ayant cette capacité de production de 10’000 litres par an qui est déjà en service. La prochaine phase du projet consistera à optimiser et à adapter la technologie au changement d’échelle puis à l’intégrer dans le démonstrateur de mobilité «move» de l’Empa. Il faut en effet valider une production fiable dans des conditions réelles et préparer la voie à une mise en œuvre industrielle.

Et l’entrée sur le marché?

Elle se fera par étapes. Dans un premier temps, une application pilote est prévue dans le secteur forestier, où le carburant sera testé dans des conditions d’utilisation réelles. Par la suite, des volumes plus importants seront livrés à des distributeurs de carburants locaux.

«Nous souhaitons faire passer notre capacité annuelle de 10’000 litres actuellement à un million de litres par année.»

Vous avez eu un sacré sens du timing en lançant votre essence propre juste au moment où l’essence fossile voyait ses prix prendre l’ascenseur?

Oui, en effet! (rires). Cela dit, nous n’avions pas anticipé ce développement lorsque nous avons planifié notre publication et reçu le prix de l’Empa. Mais il est vrai que l’actualité nous a été favorable. Notre atout, c’est que nos produits sont conçus à partir d’éthanol, de méthanol, bref, d’alcools qui ne sont pas extraits et dont les prix ne sont pas influencés par les cours actuels du pétrole. À terme, vu les développements actuels, je pense que nous pourrions proposer des prix inférieurs à l’essence fossile. Mais avouons que d’ici là, avec le lancement de l’entreprise et le passage à une production de masse, nous avons assez de pain sur la planche!

Interview: François Othenin-Girard

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