Publié le: 8 mai 2026

La Suisse n’est pas devenue riche par hasard

En 1835, le Parlement britannique, alors à la tête de la première puissance industrielle du monde, dépêchait l’un de ses experts en Suisse. Sa mission: comprendre comment ce petit pays alpin, sans empire colonial, sans grande marine, sans ressources minières notables, en était arrivé à concurrencer l’Angleterre sur les marchés mondiaux. John Bowring rédigea un rapport qui fit date. Il écrivit: «La raison est simple. L’industrie est livrée à elle-même. Aucune intervention législative n’a restreint la liberté des entreprises de choisir leur propre voie.»

Nous venons de traduire le livre qui raconte cette histoire: «Pourquoi la Suisse est devenue riche», de Markus Somm – un best-seller outre-Sarine. Sa thèse parle directement aux PME, artisans et indépendants, qui constituent l’épine dorsale de notre économie.

Une richesse construite, pas héritée

Somm détricote deux mythes. Le premier voudrait que la richesse suisse soit le fruit d’une série d’accidents – chance et neutralité opportuniste pendant deux guerres mondiales, secret bancaire. Le second, plus récent, que cette réussite repose sur l’exploitation coloniale. Les faits racontent autre chose. Dès le début du 18e siècle, certaines régions de Suisse atteignaient un niveau de développement que peu d’endroits en Europe égalaient: sites de production innombrables, commerçants sur toutes les places de marché du continent, matières premières importées du monde entier puis transformées et revendues. Tout cela bien avant les banques modernes, bien avant que le coton des esclaves américains ne traverse l’Atlantique en quantité industrielle. Si un pays peut être considéré comme un pionnier précoce du capitalisme, c’est bien la Suisse.

Entrepreneurs et réfugiés

Comment expliquer ce miracle? Somm propose une réponse qui devrait plaire aux membres de l’usam: ce sont des entrepreneurs, souvent partis de rien, qui ont fait la Suisse. Hans Caspar Escher, fondateur d’Escher Wyss en 1805, espionne l’industrie anglaise et lance l’une des premières fabriques de machines du continent. Les marchands de soie zurichois bâtissent des réseaux mondiaux depuis les vallées les plus réculées.

Certains de ces pionniers sont des immigrés. Réfugiés protestants de Lucques accueillis à Genève, exilés locarnais à Zurich, huguenots français: la Suisse a su intégrer ceux qui apportaient savoir-faire et capital. Sans eux, des industries entières n’auraient jamais vu le jour.

La force d’un État faible

Le paradoxe le plus éclairant tient à la politique. Au 18e siècle, la Confédération était l’un des États les plus désorganisés d’Europe: patchwork de cantons souverains, incapables d’agir ensemble, sans armée moderne ni diplomatie unifiée. Or, c’est précisément cette faiblesse étatique qui a laissé prospérer entrepreneurs, commerçants et artisans. Pas de cour royale à entretenir, pas de bureaucratie centrale étouffant l’initiative privée.

Aux alentours de 1830, la Suisse était devenue un pays industriel moderne. Ce nain politique avait rattrapé l’Angleterre. La réponse au mystère que Bowring vint percer tenait en un mot: les entrepreneurs.

Ce que cette histoire nous dit

Aujourd’hui, la source de notre succès est largement passée aux oubliettes. On débat passionnément du passé colonial, mais on oublie d’enseigner aux jeunes Romands comment leurs aïeux sont sortis de la pauvreté. Notre richesse s’est construite dans des ateliers, des maisons de négoce, dans des entreprises familiales qui prennent des risques. Le mérite de Somm est de rappeler que c’est ainsi depuis cinq siècles. Perpétuer le fragile succès suisse suppose d’en connaître la recette plutôt que de la renier.

Le livre est désormais disponible en français. À nous, Romands, de faire connaître cette histoire pour perpétuer le succès de la Suisse.

*cofondateurs de Liber-thé, traducteurs de l’ouvrage de Markus Somm, «Pourquoi la Suisse est devenue riche. Faits et mythes d’un miracle économique», Genève: Slatkine (2026).

Les plus consultés