Les PME ont besoin d’allègements, pas d’une nouvelle bureaucratie en matière de durabilité
PME, agriculture, alimentation locale et compétitivité
Dans un environnement marqué par la pression sur les coûts et un franc fort, les entreprises suisses doivent trouver des leviers de différenciation durables. Le secteur agroalimentaire est particulièrement concerné: face à des importations meilleur marché, la compétitivité par les prix atteint ses limites. Une autre voie s’ouvre toutefois, encore trop peu exploitée: celle de la qualité nutritionnelle et sanitaire comme facteur de valeur ajoutée et compétitivité.
Aujourd’hui, les ménages suisses dépensent environ 5’000 à 7’000 francs par personne et par an pour se nourrir, contre plus de 10 à 11’000 francs par personne pour la santé. Ce déséquilibre met en évidence un enjeu économique central: mieux valoriser une alimentation qui contribue à prévenir certaines maladies n’est pas un coût, mais un investissement. Pour les entrepreneurs, cela ouvre un champ d’innovation et de positionnement stratégique.
Une qualité suisse concrète à démontrer et valoriser: la production agricole suisse repose sur des standards parmi les plus exigeants au monde. Un exemple emblématique est celui des systèmes herbagers: les vaches suisses sont nourries en moyenne à plus de 70% avec de l’herbe et des fourrages grossiers. Ce type d’alimentation influence la composition du lait et de la viande, notamment le ratio entre oméga 6 et oméga 3, possiblement plus favorable. Ces éléments constituent des pistes prometteuses, mais nécessitent encore d’être consolidés par des travaux scientifiques pour pouvoir être pleinement valorisés sur le marché. Un deuxième exemple, la graine de lin, a un potentiel nutritionnel dont la demande pourrait évoluer avec les marchés de l’alimentation en lien avec la santé. Cette oléagineuse représente une piste, notamment dans l’alimentation des bovins ou des poules pour enrichir les fromages ou les œufs en oméga 3 avec un impact favorable sur l’équilibre de l’alimentation humaine.
Autre illustration, la production céréalière. En Suisse, le mûrissement du blé au glyphosate n’a jamais été autorisé, contrairement à certaines pratiques dans d’autres zones de production, notamment en Amérique du Nord, gros fournisseur international pour divers pays producteur de pâtes ou pâtes précuites. Si les normes alimentaires garantissent la sécurité des produits importés, ces différences constituent des éléments qualitatifs mesurables qui pourraient faire l’objet d’une meilleure information auprès des consommateurs. Ces spécificités ne doivent pas uniquement être perçues comme des contraintes, mais aussi comme des atouts économiques potentiels – à condition de pouvoir les documenter et les rendre visibles pour les acheteurs, prescripteurs ou consommateurs de denrées alimentaires.
Transformer les atouts agricoles en innovations: la traduction de ces qualités en produits concrets constitue le cœur de la création de valeur. Le projet Protaneo, développé par IP-Suisse, GMSA et Feldkost, illustre cette dynamique. Il propose un hachis végétal à base de féverole suisse, contenant 55% de protéines et 22% de fibres, prêt à cuisiner en quelques minutes, soit pour une bolognaise accompagnée de fromage râpé soit pour un petit déjeuner accompagné de lait, c’est un aliment vraiment polyvalent à découvrir et dont les qualités nutritionnelles ont été démontrées par le laboratoire SNH du biopôle d’Épalinges.
Les premières cultures expérimentales de féveroles destinées à l’alimentation humaine ont été menées dès 2022 dans la région de Moudon sur les terrains d’essais du canton, montrant le potentiel d’une filière locale innovante et alignée sur diverses attentes de praticité et de qualité. En parallèle, le pain à la féverole s’inscrit dans un projet d’innovation agricole très prometteur visant à associer la culture de quatre variétés de blé et de la féverole pour des rendements robustes face aux aléas climatiques. Porté notamment par BioVaud et l’Institut de recherche FiBL, ce programme vise à développer la filière de la terre à la table avec un pain local, riche en protéines et fibres. Le défi est maintenant de faire déguster et connaître ce produit à un large public.
Dans le domaine laitier, la valorisation des coproduits ouvre également de nouvelles perspectives. Les fromages «Petits cœurs de Moudon», enrichis en protéines de petit--lait, en sont une illustration concrète. Développés par la fromagerie du Grand Pré, ils sont aujourd’hui distribués notamment via la restauration collective (Novae, Eldora) avec un positionnement ciblé sur les besoins nutritionnels des seniors pour contribuer à maintenir la masse musculaire. Ce type de produit montre comment un coproduit peut devenir un vecteur de valeur nutritionnelle et économique.
La coopération au cœur de la création de valeur: ces initiatives reposent sur des collaborations entre producteurs, transformateurs, instituts de recherche et acteurs de la distribution. Elles permettent de structurer des filières capables de porter des innovations crédibles et de répondre à des marchés spécifiques.
Pour les entrepreneurs, l’enjeu est de dépasser les approches segmentées pour construire des chaînes de valeur intégrées. Les marchés tels que la restauration collective, le secteur des seniors ou la nutrition spécialisée offrent des opportunités particulièrement intéressantes pour valoriser des produits à plus forte densité nutritionnelle. Se différencier par la preuve: la qualité nutritionnelle constitue un levier prometteur de différenciation, mais elle doit s’appuyer sur des bases scientifiques solides. Les liens entre pratiques agricoles, qualité des aliments et effets sur la santé humaine doivent être davantage documentés et objectivés.
Le concept «Une seule santé» fournit un cadre pertinent en mettant en évidence les interactions étroites entre la santé des sols, des plantes, des animaux et des humains. En règle générale, des pratiques agricoles respectueuses du vivant tendent à produire des aliments de qualité supérieure, mais cette relation doit encore être mieux quantifiée et démontrée, notamment en comparaison de certaines denrées importées sans protection douanière.
Des collaborations renforcées entre entreprises, acteurs agricoles et institutions scientifiques seront nécessaires pour étayer ces liens, développer des indicateurs fiables et permettre une valorisation crédible sur le marché.
Une opportunité à structurer avec pragmatisme: face à la concurrence internationale, la Suisse dispose d’atouts réels en matière de qualité de production et de standards agricoles. La dimension nutritionnelle représente un axe de différenciation intéressant, mais encore en construction.
Son potentiel dépendra de la capacité des acteurs économiques à documenter les bénéfices, à innover collectivement et à les traduire en propositions de valeur compréhensibles pour les consommateurs. Dans cette perspective, la coopération entre filières, recherche et entreprises apparaît comme un facteur déterminant.
À ce stade, plus qu’une promesse établie, la valorisation nutritionnelle constitue une piste stratégique à explorer avec rigueur. Elle pourrait, si elle est solidement étayée, contribuer à renforcer significativement la compétitivité de la production agricole et agroalimentaire suisse.
*conseillère d’État (Le Centre/VD)
Communiqués de presse
59es Journées romandes des arts et métiers: les PME face à un monde toujours plus instable, l’agilité comme facteur de succès
Une nouvelle étude montre que les entreprises apprécient les collaborateurs de 60 ans et plus – et voient un potentiel dans la prolongation de la vie active
Consultation relative à «Transports ’45»: l’aménagement du réseau routier demeure prioritaire pour les PME
Le Conseil national envoie un signal fort pour la sécurité d’approvisionnement – mais les procédures d’autorisation restent exigeantes
Non à l’initiative sur l’alimentation: nous n’avons pas besoin d’un État-nounou
