Publié le: 14 août 2026

Quand le progrès nous passionne et nous inquiète

Il y a en a une qui n’a pas pris de vacances. L’intelligence artificielle. Dans notre pays très peu habitué au rythme fulgurant avec lequel l’intelligence artificielle se développe, nous aimons encore penser que le progrès technologique n’a de sens que s’il reste au service de l’humain, de la liberté et du bien commun. Et si c’est encore le cas demain, alors l’avenir ne sera pas dirigé par l’intelligence artificielle, mais par l’intelligence humaine qui saura l’encadrer. À ce stade, nous avons encore la possibilité d’être ces humains-là. Nous sommes la génération décisive.

Des laboratoires au terrain, un seul pas. On la regardait de loin avec ce même regard qu’on avait réservé aux voitures volantes ou autres lubies promises lors du passage de l’an 2000. Mais elle est sortie des laboratoires. L’intelligence artificielle s’est imposée comme l’une des plus grandes révolutions technologiques de notre époque et elle fait partie de notre quotidien: moteurs de recherche, traduction automatique, assistants vocaux, médecine, finance, industrie ou encore éducation. Les modèles génératifs capables d’écrire, de créer des images ou d’analyser des données bouleversent déjà notre manière de travailler et de communiquer.

L’état actuel de la technologie est impressionnant. Les systèmes d’IA peuvent aujourd’hui diagnostiquer certaines maladies avec une précision proche de celle des spécialistes, voire meilleure, optimiser des réseaux de transport, accélérer la recherche scientifique ou aider les entreprises à automatiser des tâches complexes. Dans l’industrie, l’IA améliore la productivité et réduit les coûts. Dans la santé, elle ouvre la voie à une médecine plus personnalisée. Dans l’éducation, elle permet un accompagnement plus individualisé des élèves.

La promesse de solutions comporte des défis. Si la promesse est belle, encore faut-il être capable de la maîtriser et d’en maîtriser les effets et la rapidité d’évolution peut nous faire douter. D’où l’émergence de nombreuses inquiétudes. La première concerne l’emploi. De nombreux métiers administratifs, créatifs ou techniques sont déjà transformés par l’automatisation. L’IA ne remplace pas seulement les tâches répétitives; elle commence aussi à toucher des activités intellectuelles jusque-là considérées comme exclusivement humaines.

Un autre défi majeur est celui de la désinformation. Les IA génératives permettent désormais de produire de faux textes, images ou vidéos tout à fait crédibles, plus communément appelés deepfakes ou hypertrucages. Et lorsque le faux se répand si facilement, il est alors de plus en plus difficile de faire gagner le vrai puisqu’il devient très facile de douter.

Dans cette révolution, les questions éthiques sont nombreuses. Les systèmes d’IA peuvent reproduire les biais présents dans les données utilisées pour les entraîner, créant des discriminations dans le recrutement, l’accès au crédit ou certaines décisions administratives. À cela s’ajoutent des enjeux liés à la protection de la vie privée, à la cybersécurité et à la dépendance croissante envers quelques grandes entreprises technologiques mondiales.

L’avenir ne nous appartient que si nous travaillons maintenant. Le défi n’est pas celui de la Suisse. Il est celui de l’humanité et si la grande partie du travail est d’ordre technologique, il reste un cadre politique à poser. L’Union européenne a mis en place l’AI Act, première grande règlementation mondiale visant à encadrer les usages de l’intelligence artificielle selon leur niveau de risque. Mais comment cadrer quelque chose qui évolue plus vite que les lois? En posant des principes et en se fixant des objectifs, tout en gardant en tête que s’adapter sera dorénavant la règle. Côté politique suisse, un projet du Conseil fédéral doit arriver à la fin de cette année, avec pour objectifs de renforcer l’innovation, protéger les droits fondamentaux et maintenir la confiance du public dans l’IA. Ce message cadre de manière générale et ne traite toutefois pas certains maux déjà bien présents.

Les deepfakes (hypertrucages) sont, par exemple, ignorés jusqu’à présent. Pourtant, ils sont redoutables. Ces contenus sont non seulement extrêmement crédibles, mais en plus produits à faible coût et il est facile de les diffuser à très grande échelle. Les deepfakes sont la clé pour commettre des fraudes, manipuler l’opinion publique, porter atteinte à la réputation d’une personne ou d’une entreprise… le tout de manière simple et sans grands frais. Ils sont, dès lors, à la portée de toute personne malintentionnée.

Il est extrêmement difficile de lutter contre ces contenus falsifiés et encore davantage de réparer les dégâts une fois ces contenus diffusés. D’où la nécessité d’agir avant qu’il ne soit trop tard.

C’est pourquoi, avec mon collègue au Conseil national Olivier Feller, nous sommes intervenus auprès du Conseil fédéral et avons demandé un premier rapport. Nous demandons d’abord une prise de conscience à propos des risques en matière d’escroquerie, d’usurpation d’identité, d’atteinte à la personnalité, de cybercriminalité et de manipulation de l’information. Aussi, nous en appelons à la mise en place rapide de mesures de prévention et de sensibilisation. Et comme la jeune génération est fortement impactée et va évoluer dans cet environnement, nous attirons l’attention du gouvernement sur l’opportunité d’intégrer dans les programmes scolaires et les dispositifs d’éducation numérique des modules spécifiques consacrés à l’IA. Il s’agit notamment de former et de sensibiliser aux contenus synthétiques, à la vérification de l’information et à l’exercice de l’esprit critique, afin de donner les outils à la jeune génération de garder le contrôle.

La véritable question n’est donc pas de savoir jusqu’où ira l’intelligence artificielle, mais jusqu’où nous sommes prêts à assumer notre responsabilité collective et jusqu’où notre société est capable d’être suffisamment inventive pour garder la maîtrise de cette technologie. Chaque révolution technologique a suscité à la fois enthousiasme et inquiétude. L’intelligence artificielle ne fait pas exception et je veux croire que nous sommes lucides et conscients de ses possibles impacts.

Cette lucidité nous donne une responsabilité particulière. Celle de ne pas attendre que les problèmes surviennent pour agir. Celle d’anticiper, de former, de soutenir et d’encadrer. Et gardons en tête que le progrès n’est véritablement un progrès que lorsqu’il reste au service de l’humain.

*Conseillère aux États (FR/PLR)

johanna.gapany@parl.ch

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