Transports ’45: les PME ont besoin d’infrastructures routières performantes
Écouter, s’adapter et rebondir!
ARTISTE ET ENTREPRENEURE – De la banque à l’opéra, Larissa Rosanoff et sa PME, une structure dédiée à la production de projets originaux, mêlant musique et littérature, a survécu à la pandémie. Elle nous parle de ce qu’elle a appris en montant sa propre entreprise dans le monde exigeant de la création artistique.
Nous avions interviewé Larissa Rosanoff à deux reprises: une première fois en 2017 lorsqu’elle nous annonçait la création de sa propre entreprise de production d’opéras, en expliquant sa situation de transfuge professionnel du monde bancaire à celui de l’opéra. Une deuxième fois en juin 2020, cette fois plutôt en mode guide de survie postpandémique.
JAM: Où en est aujourd’hui votre PME, la structure de production «Grain de scène», dont vous nous aviez parlé?
Larissa Ruch Rosanoff: Comme vous l’avez mentionné, la période du Covid a été douloureuse sur le plan professionnel, avec une remise en question du bien-fondé de notre métier et de l’utilité fondamentale de notre travail: à quoi servent la musique et l’art dans une situation d’urgence sanitaire, quand la population a besoin de soignants, de chercheurs et de médecins? Mais comme souvent dans la vie, c’est au moment même où je baissais les bras – on parle quand même d’octobre 2021 ! – que l’on m’a appelée pour une grande tournée en Espagne comme soliste dans le Requiem de Brahms. Et refaire de la musique ensemble à ce moment-là , même avec des masques pour tous les musiciens, m’a vraiment redonné le courage de continuer.
Comment les choses ont-elles évolué depuis la pandémie?
De cette introspection de dix-huit mois est ressortie l’idée d’aider la jeune génération de musiciens plutôt que de poursuivre le rythme effréné de ma propre carrière. Pour notre dernier projet, l’opéra «Eugène Onéguine», nous avons décidé avec le chef d’orchestre Benoît Willman de n’engager que de jeunes musiciens issus des hautes écoles de musique de Suisse romande. Je suis également très impliquée dans le festival «Primeurs musicales», qui soutient les jeunes talents.
En résumé, «Grain de scène» se porte très bien: la structure produit toujours des projets originaux, qui mêlent musique et littérature et mettent en lumière de nouveaux répertoires et compositeurs, mais elle se met aujourd’hui davantage au service des autres que du sien.
Qu’avez-vous appris depuis comme entrepreneure?
La résilience (rires), la patience, la valeur des contacts personnels, la volonté de continuer à apprendre, l’écoute, l’adaptabilité, et que la trésorerie d’une entreprise s’avère vitale – le temps de rebondir. On ne peut pas lutter contre une conjoncture: il faut s’y adapter. J’ai d’ailleurs toujours aimé la montagne, mais je m’y suis consacrée de manière un peu plus assidue ces dernières années, et ce sont exactement les mêmes valeurs qui prévalent en cordée ou en haute altitude.
À quel moment vous êtes-vous dit: «Ah ça y est, j’arrête tout»?
En octobre 2021 (rires), juste avant ce fameux coup de téléphone du chef espagnol. À ce moment-là , tout le monde avait repris l’école et le travail en présentiel alors que nous, les musiciens, avions toujours l’interdiction de nous produire devant une salle complète, là , j’ai vraiment pensé à changer de métier…
Vous vous apprêtez à sortir un disque: comment fait-on pour mettre une nouveauté sur le marché culturel?
Comme souvent, c’est une question de rencontres: la rencontre avec une partition et la rencontre avec des personnes. J’essaie d’être brève. En 2019, j’hérite de la bibliothèque musicale de Valentin Chaplin, professeur de chant que je consultais souvent pour ma technique vocale. Je fais le tri et je prends, en gros, toutes les œuvres pour soprano. De retour chez moi, je remarque dans le lot un cycle intitulé «Phacélie», de Sofia Gubaïdulina, l’une des plus grandes compositrices des XXe et XXIe siècles, que m’avait fait découvrir notre professeur d’histoire de la musique, Philippe Albèra, à la HEM de Genève.
Je vais donc interroger notre bibliothécaire sur cette partition qui semble s’être «perdue». Il m’apprend que l’original pour orchestre est resté à l’état de manuscrit et que même lui ne parvient pas à l’obtenir: ce que j’ai entre les mains est une transcription pour voix et piano éditée à l’époque soviétique. Je la range dans ma bibliothèque. Au Concours de Genève, en 2022, je rencontre le pianiste Alexander Shaikin, premier prix du Concours Gubaïdulina. Je lui propose de regarder cette partition avec moi.
Nous la travaillons pendant deux ans et donnons quelques récitals privés. En parallèle, j’explore la biographie de la compositrice. Et je découvre que c’est Chostakovitch qui lui a remis son prix de composition et qu’il a eu une grande influence sur ses créations. Je constate surtout qu’il n’existe aucun enregistrement de cette œuvre, ni en URSS ni en Allemagne, où elle a émigré en 1991. Le déclic se fait là . Je contacte quelques labels, et tous veulent le projet. Nous choisissons le label suisse Claves et enregistrons à la mythique salle de musique de La Chaux-de-Fonds en octobre 2025, quelques mois après la disparition de la compositrice, à l’âge de 93 ans.
Qui est Sofia GubaĂŻdulina?
Il faut prendre la mesure de cette figure historique. Née en 1931, elle traverse le stalinisme et la faim durant la Seconde Guerre mondiale. Son grand-père est mollah – un fait que toute la famille dissimule, car il vaut déportation au Goulag. Puis elle quitte Kazan pour étudier à Moscou avec Nikolaï Peïko – disciple de Chostakovitch. Mise à l’index par Khrennikov lors du sixième congrès des compositeurs soviétiques, elle s’exile en Allemagne en 1991, où son talent est reconnu mondialement. Les plus grands orchestres et interprètes se pressent alors pour qu’elle compose pour eux. Elle a par ailleurs déposé ses manuscrits à la Fondation Paul Sacher, à Bâle: le lien avec la Suisse n’est donc pas anodin.
Je suis donc extrêmement reconnaissante envers toutes les personnes impliquées, sans qui ce projet n’aurait pas pu voir le jour, en particulier les musiciens Irina Chkourindina, Alexander Shaikin, Oleg Kaskiv et David Pia, ainsi que Patrick Peikert, directeur du label Claves, la musicologue Mathilde Reichler et tous ceux que nous avons nommément remerciés dans le livret du disque, imprimé, celui-là (rires).
Comment travaillez-vous avec les réseaux sociaux?
Je les ai presque bannis de ma vie. D’ailleurs, mon agent fait beaucoup mieux ce travail de communication que moi. J’ai toujours suivi une règle stricte: ne jamais y exposer ma vie privée ou familiale. Seul mon chien y apparaît de temps en temps (rires). Je m’en sers uniquement pour informer mon public de mes concerts à venir – et il m’arrive encore d’oublier de le faire – ou pour évoquer des sujets qui me tiennent à cœur. Ainsi, j’ai eu l’immense chance de connaître Nirmal Purja, dit Nimsdai, que l’avalanche du Broad Peak a emporté le 30 juillet dernier avec dix autres alpinistes. J’ai relayé les coordonnées de la Nimsdai Foundation, ainsi que quelques-unes des leçons de vie qu’il nous avait transmises.
Et le public, vos fans?
Je préfère de loin rencontrer le public en direct, lors de nos concerts ou de nos échanges. C’est précisément pour cela que nous organisons une conférence publique le 9 octobre prochain au Conservatoire de Genève autour de Sofia Gubaïdulina, avec des billets offerts aux étudiants. L’objectif est que le public vienne écouter les experts, leur poser leurs questions de vive voix et rencontrer les grands interprètes qui joueront le soir même. Les réseaux sociaux touchent évidemment un public plus vaste, mais rien à mes yeux ne remplace le contact humain. C’est l’une des grandes leçons de la pandémie.
Votre conseil Ă un jeune entrepreneur qui veut se lancer?
On pourrait y consacrer plusieurs jours de masterclass (rires). En quelques mots: bien choisir son répertoire, trouver son professeur ou son mentor, s’entourer de gens bienveillants qui vous aiment et vous soutiennent, et trouver un bon thérapeute. Je ris, mais je le dis sérieusement: quelqu’un qui saura vous conseiller dans les bons et les mauvais moments. Persévérer et travailler. Être professionnel dès le premier jour au conservatoire: les élèves d’aujourd’hui seront vos collègues, et parfois vos employeurs, pendant tout le reste de votre carrière. Enfin penser collectif plutôt qu’individuel, même en tant que soliste.
François Othenin-Girard
Pour ceux qui ont raté le début:
Dans le JAM en octobre 2017
Dans le JAM en juin 2020
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