Transports ’45: les PME ont besoin d’infrastructures routières performantes
«Sans exportations, pas d’armée»
MATÉRIEL DE GUERRE – L’entrepreneur Peter Huber craint la disparition totale de l’industrie suisse de la dĂ©fense. La loi actuÂelle sur le matĂ©riel de guerre complique les exportations et met en pĂ©ril le savoir-faire, les emplois et, en fin de compte, la sĂ©curitĂ© de la Suisse. Un «non» le 29 novembre serait catastrophique: «Un coup portĂ© Ă notre propre Ă©conomie et Ă notre politique de sĂ©curitĂ©.»
JAM: Monsieur Huber, pourquoi la Suisse a-t-elle besoin d’une révision de la loi sur le matériel de guerre?
Peter Huber: La règlementation actuelle met notre industrie presque entièrement sur la touche. Au niveau international, la devise «Swiss free» s’est désormais imposée. Nos partenaires ne souhaitent plus acheter d’armes, de systèmes, de pièces et de composants suisses, car ils ne savent pas s’ils seront autorisés à les revendre ultérieurement ou à les intégrer dans d’autres systèmes. L’industrie suisse de la défense perd ainsi des clients importants et sa compétitivité internationale. La loi sur le matériel de guerre a été progressivement durcie au cours des dernières décennies. Depuis un nouveau durcissement il y a quelques années, une grande partie de notre industrie de défense s’est délocalisée. Sans changement de cap, nous risquons de perdre complètement notre industrie de l’armement autonome.
Quelles ont été les répercussions de ce durcissement de la législation sur votre entreprise, Systems Assembling SA?
Nous avons construit une usine au Portugal et y avons délocalisé 60 des 120 emplois de Boudry. Nous produisons des câbles spéciaux et des composants électroniques destinés à la technologie médicale, aux transports publics et à l’industrie de la défense, car les exigences relatives aux produits sont similaires et très élevées dans ces domaines. Environ 80% de notre activité concerne les équipements militaires. Nous fabriquons ce que l’on appelle des produits à double usage et produisons, par exemple, des boîtiers de commande pouvant être utilisés aussi bien dans des appareils médicaux que dans des systèmes d’armement. Dans ce dernier cas, il s’agit de matériel de guerre. Au Portugal, nous produisons principalement pour le marché européen de l’armement, tandis qu’en Suisse, nous nous concentrons notamment sur les transports publics. Sans clients suisses tels que Stadler Rail, nous fabriquerions peut-être l’ensemble de nos produits au Portugal. Il n’y aurait alors aucune valeur ajoutée en Suisse. Cela ne peut pas être dans l’intérêt de notre pays.
En quoi la règlementation actuelle affecte-t-elle les contrats de compensation dont les entreprises suisses devraient bénéficier dans le cadre de l’achat du F-35?
D’abord, le F-35 est un véritable concentré de technologie aéronautique et, à l’heure actuelle, le meilleur avion de combat disponible sur le marché. La Suisse a besoin de cet appareil pour défendre son espace aérien. En réalité, les PME pourraient grandement bénéficier de cet achat. 60% du prix d’achat devraient être reversés à des entreprises suisses par le biais d’accords de compensation (offset).
Mais là encore, le principe du «Swiss free» entre en jeu: d’autres pays ne veulent pas de composants suisses, car ceux-ci pourraient aujourd’hui poser problème en cas d’urgence ou lors d’une revente ultérieure. Nous avons par exemple proposé de produire des câbles pour le F-35, qui est fabriqué en Italie. Pour que cela soit rentable, il faut une série plus importante et pas seulement les avions de combat commandés par la Suisse. Nous devrions fabriquer toutes ces pièces au Portugal. C’est paradoxal: les PME suisses sont censées profiter des contreparties liées au F-35, alors que nos lois leur interdisent toute coproduction internationale. Un «oui» à la révision de la loi sur le matériel de guerre ouvrira la voie pour que nos PME puissent honorer sans difficulté ces contreparties convenues, ce dont la Suisse tirera profit.
Qu’est-ce que cette révision changerait sinon?
La Suisse exporte plus de 80% de son matériel de guerre vers des États partenaires européens. Il devrait être possible, sous certaines conditions, de livrer des armes à un État partenaire impliqué dans un conflit armé. De plus, le Conseil fédéral ne devrait plus pouvoir exiger systématiquement une déclaration de non-réexportation. L’Allemagne pourrait, par exemple, transmettre des armes achetées en Suisse à son partenaire de l’Otan, le Danemark. En votant «oui», nous redeviendrions un partenaire fiable.
Et en cas de non?
La production s’exporte. Nous ne perdrions pas seulement des commandes, mais aussi du savoir-faire. Si les ingénieurs, les travailleurs qualifiés et les entreprises partent, ils ne reviennent plus. Nous perdons ainsi de la recherche, de l’innovation, des contrats de sous-traitance pour les PME et de bons contribuables. Cela m’inquiète lorsque des entreprises comme Mowag implantent de nouvelles usines en Allemagne et que Rheinmetall s’étend en Italie plutôt qu’à Oerlikon.
Comme la frontière entre technologie civile et technologie militaire s’estompe, ce problème s’aggrave. Cela se voit avec les drones. L’entreprise Destinus, fondée à Payerne, en développe. Elle a transféré son siège social aux Pays-Bas. La technologie des drones joue un rôle de plus en plus important dans la protection des infrastructures civiles, aéroports et centrales nucléaires. La Suisse perd un accès essentiel à cette technologie en raison de ces délocalisations. Car non seulement les entreprises partent, mais aucune nouvelle ne s’installe. Ce préjudice économique n’apparaît dans aucune statistique. Dans une phase de réarmement, la Suisse risque de prendre du retard sur le plan technologique et industriel.
Dans l’armement, vous parlez d’un «atout» suisse. De quoi s’agit-il?
Si nous avons quelque chose à offrir sur le plan technologique, nous suscitons l’intérêt des autres et faisons partie d’un réseau. Mais si nous nous contentons d’acheter sans fournir quoi que ce soit, nous devenons dépendants. On l’a vu pendant la pandémie, lorsque nous avons mis en avant nos équipements médicaux, comme les respirateurs par exemple. La voie a très rapidement été dégagée pour nos masques bloqués dans les pays voisins. Idem dans l’armement: vous nous donnez quelque chose, et nous vous donnons quelque chose en retour.Si nous n’avons plus rien à offrir, cela pose problème – non seulement sur le plan économique, mais aussi pour notre armée et notre sécurité. Sans exportations, pas d’armée.
La Suisse a-t-elle donc besoin de sa propre industrie d’armement?
Oui. Si nous voulons notre propre armée, nous avons besoin d’une base industrielle et technologique – ne serait-ce que pour la maintenance et les mises à jour. Nous ne pouvons pas tout produire nous-mêmes, cela reviendrait bien trop cher. Nous devons importer et exporter. Sans relations réciproques, notre armée devrait constituer d’énormes stocks et acheter du matériel pour des décennies. Ce serait coûteux et risqué sur le plan technique. Nous serions les derniers à recevoir les biens nécessaires. Ce problème est déjà visible.
Pourquoi travaillez-vous dans l’industrie de l’armement?
Je me suis très tôt demandé si notre système libéral et notre démocratie directe méritaient d’être défendus contre le communisme, l’islamisme, etc. Ma réponse a toujours été positive. La Suisse a besoin d’une armée, qui dépend à son tour d’armes, de munitions et de systèmes opérationnels. Elle a aussi besoin d’une industrie de l’armement nationale forte. J’ai travaillé pendant des décennies à l’échelle mondiale pour des entreprises du secteur aéronautique et de la défense qui fabriquaient des capteurs pour les moteurs d’avions civils et d’avions de chasse. Après la chute du mur de Berlin, je n’ai jamais cru à la paix éternelle, et le désarmement européen était également considéré avec incrédulité en dehors du Vieux Continent. Aujourd’hui, nous constatons que ce scepticisme était tout à fait justifié.
Le réarmement coûte cher: que pensez-vous d’une augmentation de la TVA pour financer l’armée?
Pas grand-chose. La sécurité et la défense sont des tâches régaliennes. Or, nous avons négligé ces deux domaines et avons entièrement réorienté les dividendes de la paix vers l’État providence. Avant de prélever des impôts supplémentaires, il faudrait établir des priorités dans les dépenses.
«À L’INTERNATIONAL, LA DEVISE ‹SWISS FREE› S’EST IMPOSÉE.»
L’État fédéral enregistre des recettes record et distribue chaque année près de 50 milliards de francs sous forme de subventions. Les fonds ne manquent donc pas.
Vous qualifiez la situationde l’armée de «contraire à l’éthique». Que voulez-vous dire?
Il nous arrive parfois de devoir transférer du matériel d’une compagnie en service actif à une autre. En cas d’urgence, tous les soldats ne seraient pas entièrement équipés en même temps. C’est inacceptable et contraire à l’éthique. De plus, nos effectifs sont trop faibles.
Sommes-nous en retard?
Oui. Nous aurions dû nous y mettre au plus tard en 2014. Aujourd’hui, le retard est important. Nous avons perdu beaucoup de savoir-faire en matière de grands marchés publics et nous présentons des lacunes parfois considérables en termes de capacités, dans la défense contre avion au sol. Nous sommes de fait sans défense dans ce domaine. Tout est à reconstruire.
Quel est le rapport avec laloi sur le matériel de guerre?
Il est évident. La question va au-delà des dispositions légales. La Suisse souhaite se défendre, elle doit apporter sa contribution. Nous devons donc rester crédibles à l’international. Si nous n’avons plus rien à offrir, nous perdrons notre place et finirons par n’être plus qu’un simple client. Or en temps de crise, les clients ont moins à dire que les fournisseurs. Un «non» le 29 novembre reviendrait à se tirer une balle dans le pied, tant au plan économique qu’en matière de politique de sécurité. Nous devons absolument l’empêcher.
Interview: Rolf Hug
trajectoire
Peter Huber est électronicien de formation et titulaire d’un diplôme universitaire en gestion d’entreprise. Il a travaillé pendant plusieurs décennies dans l’industrie aéronautique et la défense à l’international. Il est aujourd’hui président du conseil d’administration de Systems Assembling SA à Boudry (NE), une entreprise qui emploie environ 120 personnes, fabrique des câbles et des composants électroniques pour la technologie médicale, les transports publics, la sécurité et la défense. Il préside aussi le groupe Werap à Bubikon (ZH), qui emploie environ 200 personnes et opère dans le secteur de l’électronique.Âgé de 64 ans, il a accompli plus de 1200 jours de service et fait partie de l’état-major de l’armée. Il est marié et père de trois filles. Il rédige actuellement, sous la direction du professeur Tobias Straumann, un mémoire de master (Zurich) sur le démantèlement de l’armée de l’air suisse depuis la fin de la guerre froide.Rolf Hug
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