Publié le: 6 novembre 2026

L’art de distribuer l’argent des autres

Il existe une recette politique merveilleuse pour augmenter les salaires: la loi. Pas besoin de créer des richesses, d’améliorer la productivité ou de trouver de nouveaux clients. On vote, on fixe un chiffre et, miracle, les travailleurs deviennent plus riches. On se demande pourquoi personne n’y a pensé plus tôt. Et surtout, pourquoi s’arrêter à 22 francs de l’heure? Soyons généreux: 30, 40, 50 francs! Tant qu’à faire le bonheur des gens avec l’argent des autres, autant voir grand.

C’est en substance la promesse de l’initiative sur le salaire minimum soumise aux Valaisans le 29 novembre. Derrière une intention sociale parfaitement respectable se cache une question économique autrement plus compliquée: suffit-il de fixer un salaire par la loi pour que les entreprises puissent le payer?

Un employeur n’engage pas quelqu’un par charité. Il le fait parce que son travail permet de produire un bien ou un service que des clients sont disposés à payer. On peut discuter de la répartition de la richesse créée, et c’est heureux. Mais encore faut-il qu’elle existe. Une loi peut imposer un salaire. Elle ne peut pas imposer des clients. Prenez un petit commerce dans une vallée valaisanne. Les marges sont faibles, la clientèle limitée, les charges augmentent. Si les salaires doivent grimper, le patron ne va pas découvrir un coffre rempli de billets derrière sa caisse. Il augmentera ses prix, réduira les horaires, renoncera à une embauche ou rognera sur sa marge, s’il lui en reste une. Et si cela ne suffit pas, il fermera. Les initiants auront gagné leur votation. Le village aura perdu son commerce.

Ronald Reagan avait une formule pour décrire les réflexes de certains gouvernements. «Si ça bouge, taxez-le. Si ça bouge encore, réglementez-le. Et si ça ne bouge plus, subventionnez-le.» Il ne faudrait pas trop leur donner d’idées. Le plus pervers, dans cette affaire, est que ceux qu’on prétend protéger ne sont pas nécessairement ceux qui en profiteront. Un salaire minimum bénéficie aux personnes qui conservent leur emploi et obtiennent une augmentation. Mais qu’en est-il de celles qu’on n’engagera plus? Du jeune sans expérience, de la personne peu qualifiée, de celui qui cherche à reprendre pied après plusieurs années sans activité? Un employeur hésitant à engager quelqu’un à 19 francs de l’heure ne sera pas forcément plus enthousiaste à 22 francs. C’est une réalité assez élémentaire, mais qui résiste mal aux slogans.

Les auteurs de l’initiative semblent d’ailleurs l’avoir compris puisqu’ils prévoient des exceptions pour les apprentis, certains stagiaires et les personnes en insertion. Pourquoi ces exceptions? Précisément parce qu’un salaire imposé trop élevé peut empêcher une embauche. Le raisonnement est donc valable pour un apprenti, mais deviendrait soudain faux le jour où il termine sa formation? Curieuse logique.

Les expériences étrangères invitent à davantage de modestie. La France a son SMIC depuis des décennies et n’a pas pour autant fait disparaître la pauvreté ou le chômage des jeunes. L’Allemagne a introduit un salaire minimum en 2015 sans provoquer la catastrophe annoncée par ses adversaires. Les effets sur l’emploi varient selon les secteurs et les montants retenus. Mais c’est bien le problème: les réalités économiques varient. Un hôtel de montagne, une entreprise industrielle et une épicerie de village n’ont ni les mêmes marges ni les mêmes contraintes. Pourquoi prétendre les faire entrer dans le même moule?

La Suisse a pourtant développé un système qui tient compte de ces différences, le partenariat social. Les conventions collectives permettent aux employeurs et aux salariés de négocier les salaires selon les branches et leurs réalités. Ce système n’est pas parfait, mais il a accompagné une économie qui verse des rémunérations parmi les plus élevées du monde, sans salaire minimum national. Seulement voilà. Négocier prend du temps. Il faut convaincre, discuter, parfois céder. C’est nettement moins amusant qu’une campagne de votation. Une initiative permet de faire de belles affiches, de donner des conférences de presse et de rappeler à tout le monde que les syndicats existent. Et si elle passe, ce sont les entreprises qui devront se débrouiller avec la facture. Pratique.

Il reste une question que les partisans du salaire minimum évitent trop souvent: veulent-ils améliorer les salaires ou lutter contre la pauvreté? Ce n’est pas la même chose. Un étudiant vivant chez ses parents peut toucher un petit salaire sans être pauvre. Une mère ou un père travaillant à temps partiel avec plusieurs enfants à charge peut peiner à joindre les deux bouts malgré une rémunération horaire supérieure au minimum légal. Le salaire horaire ne dit pas tout du niveau de vie. La fiscalité, les charges, la composition du ménage et l’accès à l’emploi comptent aussi.

Margaret Thatcher avait cette formule délicieuse: «Personne ne se souviendrait du Bon Samaritain s’il n’avait eu que de bonnes intentions. Il avait aussi de l’argent.» Toute la difficulté est là. Les bonnes intentions ne paient ni les salaires ni les factures.

Je ne conteste pas l’objectif d’améliorer la situation des travailleurs modestes. Mais je me méfie des solutions qui consistent à décider ce que les autres doivent payer, sans trop se préoccuper de leur capacité à le faire. C’est une générosité qui ne coûte pas cher à ceux qui la proposent.

Les syndicats promettent d’augmenter les salaires par décret. C’est séduisant. Mais si les décrets suffisaient à créer la prospérité, les pays les plus riches seraient ceux dont les gouvernements ont les plus grosses imprimantes.

* conseiller national (PLR/VS)

philippe.nantermod@parl.ch

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