Publiziert am: 09.03.2018

Conseils pour apprivoiser un dragon

L’invité du mois

Aux yeux de l’Occident, la Chine a toujours été un pays fascinant, à plus d’un titre. Lointain, immense, contrasté, mystérieux, envoûtant… Si le territoire impressionne, le peuple et sa civilisation pourraient bien l’avoir dépassé en démesure, tant leur inventivité, leur audace et leur force sont remarquables. Hors normes – toutes catégories confondues, la Chine est un géant.

Au cœur de l’actualité, l’Empire du 
Milieu est en passe de devenir la première puissance mondiale (1). Nul ne peut l’ignorer, désormais, et chacun se forge une opinion sur la nation chinoise. Mais la connaissance des faits et les analyses des experts suffisent-elle à véritablement comprendre les Chinois et à savoir entrer et 
demeurer en relation avec eux, de façon 
harmonieuse, durable et approfondie? Pour qui connaît intimement la Chine, elle reste 
assez mal connue de l’extérieur, finalement, et mérite que l’on abandonne un bon nombre de préjugés la concernant.

Riche d’une civilisation et de cultures plurimillénaires, la Chine est le berceau d’une écriture unique combinant éléments graphiques et idéographiques, corrélée à une pensée aux concepts subtils, infusés depuis toujours dans les pratiques du quotidien: culinaires, médicales et thérapeutiques, martiales ou artistiques, pour ne citer qu’elles. Elle a su adapter ses spécificités culturelles aux idéologies récentes et actuelles, et dompte la modernité avec une facilité déconcertante. Mais les traditions de sa culture demeurent, malgré tout, et si l’on veut en approcher 
l’esprit au plus près, il faut pousser la porte de sa langue et oser plonger dans son écriture, reflet fidèle de la quintessence fondant son rapport au monde.

Parlez chinois, et vous serez considérés avec un certain intérêt. Mais ce n’est qu’en vous engageant dans un apprentissage patient de l’écriture que vos efforts seront récompensés par un tout autre respect… et la capacité – fort appréciable – à vous aider à lire les panneaux routiers, ou écriteaux et documents en tous genres.

L’écriture cristallise l’histoire et la culture de ses créateurs. Chacun sait les efforts qu’il faut fournir avant de pouvoir mémoriser puis manipuler assez de sinogrammes pour former des mots. Si bien qu’un Chinois sera toujours assez impressionné face à un occidental locuteur et scripteur en mandarin. Avec la langue et l’écriture, ce n’est pas une simple barrière, mais une muraille initiatique que l’on franchit, entrant dans un âge de «maturité culturelle» qui vous rend alors intéressant, voire familier, proche.

En presque deux décennies, l’étranger circulant dans Pékin est quasiment passé du statut d’extra-terrestre, souvent examiné dans les moindres détails sous une mine amusée ou médusée, à celui de fantôme, banalisé. On pouvait, bien malgré soi, susciter l’effroi de jeunes enfants ou de personnes âgées dans les hutong  (2) de la 
capitale, autour des années 2000. De nos jours, c’est différent. Pékin s’est modernisée 
et les étrangers y sont bien plus présents.

Auparavant, une chevelure rousse et bouclée entourant des yeux verts à l’ombre de larges lunettes de soleil suffisait à faire de vous une star américaine incognito. Ou un démon renarde (reconnaissable à sa queue, d’où l’absence de portes dans les toilettes pour femmes). On pouvait être sollicité pour poser dans la rue ou ailleurs, en compagnie de jeunes gens souhaitant fièrement immortaliser cette amusante «rencontre du troisième type». Ou se voir embauché à l’improviste comme mascotte, insolite et prisée, d’un anniversaire organisé dans l’un des premiers McDonalds de la capitale. Exotisme oblige, qui continue à inspirer les jeunes mariés, délaissant les costumes traditionnels au profit de la mode occidentale, ou bien les jeunes gens, des fashion addicts aux adeptes d’une chirurgie esthétique brouillant les cartes des canons de beauté locaux. Une contribution non négligeable au paradoxe complexe qu’incarne la Chine contemporaine.

Plus récemment, dans un parc près de la Cité interdite, un monsieur âgé m’observa de loin puis s’avança, s’arrêta et scruta avec insistance les sinogrammes que j’inscrivais sur mon cahier. Il m’adressa alors la parole, commenta la qualité de mon écriture avec déférence et me posa quelques questions. Très vite, il me parla de son fils parti étudier au Canada, me raconta sa vie… Et, comme souvent, il finit par m’accompagner avec joie jusqu’à l’étape suivante de mon 
itinéraire du jour.

La place de la calligraphie parmi les arts chinois illustre parfaitement l’importance et le caractère sacré du pouvoir culturel de l’esthétique des sinogrammes. Le calligraphe doit, avec fluidité et patience, 
remonter aux origines de l’écriture et parcourir le long fil historique le liant aux grands maîtres, ainsi qu’à l’environnement naturel ayant donné vie à ses instruments: encre, pinceau, papier, sceau… Il s’agit véritablement d’une convocation d’ordre mystique visant un résultat matériel et émotionnel proche de la perfection. Les œuvres des plus grands calligraphes sont prisées par les chefs d’État, asiatiques principalement. Cependant, leurs auteurs peuvent se permettre de refuser une commande venant «d’en haut». Preuve que le statut d’un maître de l’écrit se situe près des cimes des trésors de la Chine. Mais la magie de la calligraphie s’exprime aussi bien sur les dalles pavant les trottoirs et le sol des parcs, sous la mousse de grands pinceaux transformant l’eau en signes éphémères pour le plaisir du geste, dans une envolée poétique de l’homme du peuple côtoyant les illustres.

De nos jours, de très nombreux Laowai  (3) apprennent la langue chinoise, y compris son écriture, durant leurs études ou dans le cadre professionnel, sans pour autant être systématiquement «adoptés». Pour quelle raison? Les Chinois sont fiers de la longévité de leur histoire. Malgré les successions de souverains, les défaites, les humiliations étrangères, les crises et les rébellions, la Chine et ses cultures perdurent, tels des édifices formés de strates solidaires accumulées au fil des siècles, adossés aux autels des ancêtres sans lesquels aucun enfant de l’Empire du Milieu ne serait aussi fort de ce qu’il est. Avec une pensée et des traditions prônant la transmission, la piété filiale et l’honneur du nom, l’intérêt du groupe, l’exemplarité, l’effort au travail et la gloire liée à la fortune juste­ment gagnée, comment s’étonner de la fierté et de la réussite chinoises, et ce, au sein de toutes les diasporas?

Le savoir lettré est prisé en Chine, par l’ensemble du peuple, et constitue un gage de respectabilité. Ainsi, maîtriser la langue en usant d’expressions recherchées, avoir une culture générale solide et se montrer digne en «copiant» (attitude nécessaire à tout apprentissage) les codes culturels de ses hôtes devraient faire de l’étranger un ami et un partenaire de choix. Humilité, diplomatie, discrétion (sans naïveté), respect des âgés, absence de pudeur envers l’argent et reconnaissance de la grandeur de la civilisation chinoise seront incontestablement des clés précieuses pour toute intégration. En outre, il est indispensable de préserver la «face» de son interlocuteur, d’éviter de se fâcher pour un rire mal interprété (le rire est culturel) ou d’aborder un sujet trop sensible. Politesse, souplesse, adresse et sagesse sont, en somme, des vertus toujours utiles à qui souhaite apprivoiser un noble dragon, en Chine comme ailleurs.

Notes:

(1) Données croisées de la Banque mondiale (février 2016 sur l’année 2014), du FMI, du cabinet IHS et du Center for Economics Business Research (CEBR).

(2) Ensemble de ruelles et passages étroits dans les quartiers traditionnels de Pékin, dont peu subsistent aujourd’hui en raison de la modernisation de la capitale.

(3) «Vieil étranger», littéralement, traduisible par «honorable étranger», terme désignant traditionnellement les étrangers en Chine.

Les opinions exprimées dans cette rubrique ­n’engagent que l’auteur.