Publiziert am: 09.12.2016

Esprit de la menuiserie, tu es là !

portrait – La menuiserie Favre de Grandsivaz, son team de six personnes qui s’activent avec polyvalence dans la Broye, la Sarine et la Glâne. Un défi permanent face aux coups de rabot de la concurrence, de scie du franc fort et de marteau de la conjoncture.

Au Pra-du-Châtelet, ce jeudi est résolument pluvieux, mais les apprentis sont d’humeur plaisante. Chaque vendredi, en effet, le terrain est propice à l’école buissonnière des métiers. «C’est devenu une tradition, nos collaborateurs peuvent prendre leur après-midi», confirme Bernard Favre, patron d’une PME familiale spécialisée dans la menuiserie de construction à Grandsivaz (FR). Dans l’esprit de la maison, néanmoins, une règle doit impérativement être respectée: «Le travail de la semaine doit être terminé et les heures faites.» C’est dit avec le sourire, mais c’est non-négociable. Derrière leur masque de protection, les deux jeunes menuisiers jettent de temps à autre un sourire complice au menuisier qui commente leur travail.

Petite structure, grande équipe

Le team Favre se compose de trois employés qualifiés, deux apprentis et un aide menuisier. Une grande école de polyvalence. «Notre équipe de six personnes est équipée pour la fabrication et le montage au chantier, détaille l’entrepreneur. Nous installons de plus en plus d’éléments achetés, semi-finis, comme des fenêtres ou différents meubles standards.» Portes, fenêtres, armoires, bibliothèques, escaliers, cuisines, constructions modulables, rénovations sont réalisés à l’aide d’outils de planification informatique.

Une vocation universelle et un fort ancrage dans le tissu local: les matériaux utilisés sont les bois massifs indigènes, les panneaux industriels, les ferrements, les teintes, vernis et peintures de finition, ajoute l’intéressé. «Côté machines, les installations sont standards, même si je me prends à rêver de commandes numériques, ajoute-t-il. Jusqu’ici, j’ai avant tout misé sur les compétences humaines.»

Jeune Afghan épris de bois suisse

La pause approche. C’est l’heure des présentations. Du haut de ses seize ans, Sam a débuté son apprentissage il y a trois mois. Pour lui, la menuiserie est une passion récente. Ce jeune de Corcelles l’a découverte lors d’un stage à Grandsivaz. «Je vois ce que je peux réaliser chaque jour, c’est un métier tangible, assure-t-il. Et puis, cette matière recèle une vraie chaleur.

Tandis qu’il se concentre sur sa tâche, son collègue Vincent, ébéniste CFC de 26 ans, raconte que ses arrières grands-parents étaient déjà menuisiers à Fribourg. Lui et Sam s’apprêtent à passer une série de lattes à la machine. Un peu plus 
loin, Bernard Favre montre «une poissière», une trace de résine à Ali Jan. Ce jeune Afghan de 18 ans est arrivé en Suisse il y a deux ans après avoir traversé la mer, de Turquie en Grèce. Ali s’est lancé le défi de 
parvenir au bout d’un AFP. Il a déjà réalisé de grands progrès en français. Casquette et sourire lumineux vont de pair: «J’adore travailler le sapin et les bois indigènes!», lance-t-il, 
un brin intimidé. Son patron explique qu’il rêve aussi de devenir un jour champion suisse de kick-boxing. A l’extérieur ce jour-là, sur un ­chantier, Kevin, apprenti de 20 ans, et Joan, menuisier qualifié de 32 ans, complètent l’équipe. «Je forme mes menuisiers selon le système dual, toujours encadrés par les expéri­mentés.»

Pour Bernard Favre, la question du choix d’un métier était claire. «J’adorais bricoler le bois depuis tout petit, construire avec ce matériau fantastique, facilement accessible et renouvelable.» L’entrée dans le monde du bois est naturelle. A seize ans, le jeune menuisier balaie ses premiers copeaux. Un apprentissage débuté chez Périsset, à Estavayer-le-Lac: une menuiserie datant d’une époque à laquelle la construction d’une villa procurait encore un grand volume de travail.

Un indépendant au volant d’un bus VW bleu et blanc

Pas pour longtemps! En cours d’apprentissage, en effet, cette entreprise ferme ses portes et le jeune Favre doit se trouver illico presto un autre contrat. Une société active dans l’agencement de cuisines l’accueille à Middes, dans la Glâne. Puis, il passe une petite année Outre-Sarine, à Schlieren (ZH), avant de se familiariser avec le royaume des armoires fribourgeoises en Gruyère. Dans ce dernier cas, l’approche industrielle ne lui plaît pas.

Bernard Favre obtient sa maîtrise fédérale de maître menuisier en 1988. Il se met à son compte l’année suivante. Trouve un vieux bus VW (modèle 1964) qu’il retape avec son beau-papa mécanicien, les week-ends. Le repeint en bleu et blanc, histoire de ne pas passer inaperçu. Exerce sa grande flexibilité sur les chantiers où il opère comme sous-traitant. Il se décrit à l’époque comme «monteur-tâcheron» et sourit, évoquant cette période difficile: «Si c’était à refaire, et si j’en avais eu les moyens, j’aurais choisi un bus neuf... Question d’image.» En 1990, il reprend une entreprise basée à Ependes. La fibre d’entrepreneur, c’est aussi attraper des échardes: charges, frais généraux, achats de machines. «Ce furent d’énormes sauts que l’on franchit presque inconsciemment, raconte-­
t-il. Les intérêts hypothécaires montaient au plus haut et il y avait très peu de grues dans le paysage.»

Autre surprise, la rapidité avec laquelle le contexte international se fait sentir dans les PME. «En janvier 1991, la première guerre du Golfe a éclaté et tout, absolument tout, s’est arrêté du jour au lendemain.»

Il y a aussi le côté obscur de la force économique: Bernard Favre rappelle que les tentatives orchestrées par le monde bancaire et financier pour maximiser les profits se sont réalisées au détriment du financement des entreprises de proximité. «Durant les années 1990-1994, la filière du bois n’entrait plus dans les critères de rentabilité selon les financiers.» Il apprend à garder intact son esprit entrepreneurial. «Il fallait avoir les nerfs solides.»

Construire une PME toute neuve

Une fenêtre s’ouvre en 2002, Bernard Favre a l’occasion de construire ses propres bâtiments à Grandsivaz. «Il a fallu discuter avec les voisins, les autorités à propos de l’affectation du terrain, convaincre les banques…, se souvient-il. Puis, dans la foulée, le déménagement a rendu nécessaire de retravailler sur le bassin de clientèle.» Depuis la crise de 2008, la menuiserie est active dans la zone qui s’étend entre le Mouret et Estavayer-le-Lac, soit la Broye, la Sarine et la Glâne. En 2008, plusieurs crises en même temps, subprimes, pétrole au plus cher, spéculations sur les ressources alimentaires ont aussi affecté la marche de l’économie. «A ce moment, nous nous recentrions sur un périmètre de 30 km tracé au compas autour de la maison. Pour la stratégie actuelle, je dirais que nous essayons de nous ouvrir au secteur des travaux de rénovations, dans un marché où le neuf est saturé.»

Aujourd’hui, treize ans plus tard, ­roulant de Fribourg à Payerne, le regard est encore attiré par ce double bâtiment clair qui a poussé en bordure de route. «Nous sommes géographiquement bien placés entre les deux autoroutes A1 et A12 entre les sorties de Matran et de Payerne.»

Réalisme et concurrence

Ce qui fait un bon chef d’entreprise? Bernard Favre tourne et soupèse la question comme pour évaluer le potentiel d’une pièce de bois. «Il lui faut être endurant et solide, tout en sachant se ressourcer rapidement.» La concurrence est féroce. Il montre des pièces réalisées. Par exemple, pour fabriquer une porte en bois massif, plus solide et dotée d’une densité plus haute, il faut compter cinq à six heures de travail, «rendue posée». Or, pour les produits de masse en aggloméré industriel, beaucoup moins solides et qui inondent le marché, il ne faut que 1h30 à 2 heures.

La suite? «Je ne suis pas du tout pessimiste, mais réaliste, confie Bernard Favre. La Suisse a de bonnes cartes à jouer, sa formation est enviée, son savoir-faire, sa paix du travail. Mais pour nous, cela se passe sur un marché intérieur. D’une manière générale, par rapport aux effets de la mondialisation, il y aura encore beaucoup à débattre.»

François Othenin-Girard

dans la famille

Chez les Favre à Grandsivaz

Au fait, la succession est-elle déjà planifiée? L’entrepreneur Bernard Favre explique qu’il se sensibilise peu à peu à cette épineuse question, une journée thématique par ci, une lecture en complément par là. «L’idéal serait de trouver un passionné et de le former sur le long terme.» Quid de la génération suivante? «Nos enfants n’ont jamais eu aucune pression. Après une formation de scieur et de charpentier, mon fils Jérémie est devenu militaire professionnel, c’est une magnifique école de management. Je n’ai aucun regret. Quant à ma fille Nadine, après une maturité professionnelle commerciale (MPC), elle s’active au sein d’une grande fédération à Berne.» Bernard Favre a aussi travaillé durant huit ans dans l’estimation des bâtiments pour l’Assurance incendie fribourgeoise (ECAB). Son épouse Eliane est institutrice à mi-temps. «Comme beaucoup de conjoints d’indépendants, elle m’aide beaucoup pour l’administratif de l’entreprise.» JAM