Publié le: 13 décembre 2019

«Il y a urgence à agir au plan politique»

ENVIRONNEMENT – Staffan Ahlgren, fondateur de TRS, recycle la matière première des pneus dans le cycle de production des pneumatiques. Il a fallu des années de recherche pour y parvenir. Il met le doigt sur les problèmes – notamment fiscaux – qui se pose à l’entrepreneur dès que le stade de la start-up est passé.

Journal des arts et métiers: D’abord quelques questions sur votre entreprise, Tyre Recycling Solutions (TRS) – puis sur les conditions-cadres des PME. Quel était votre point de départ?

Staffan Ahlgren: Je m’activais dans des opérations du domaine du Private Equity avec Pierre Kladny au sein de Valley Road Capital. Nous sommes partis d’une feuille blanche. En observant tous ces pneus partout à l’abandon, nous avons pensé qu’il devait y avoir une difficulté à les recycler.

Laquelle?

Notre but était de réintégrer les vieux pneus dans une économie circulaire, non subventionnée et surtout viable économiquement. Et engager des ingénieurs ainsi que des scientifiques issus de l’EPFL et des grandes écoles pour trouver des solutions techniques. Aujourd’hui, notre équipe comprend plusieurs ingénieurs et quatre docteurs en chimie et biologie, tous seniors. Nous avons donc fait d’amples recherches, tests, développé tout un laboratoire de formulation – l’équivalent de ce que l’on trouve dans l’industrie du pneu chez les majors.

Et au terme, de six années de recherche et trois prototypes, nous avons trouvé une solution! En utilisant une pression hydraulique 2500 bars – votre Kercher ne dispose que de 180 bars – nous pulvérisons le dessus de la bande roulante du pneu qui nous intéresse et nous séparons les flancs, sans la mêler aux autres composantes. Nos recherches nous ont également permis de développer une famille de bactéries qui permettent de réduire la composante sulfurique sur la surface de la poudre.

Recyclez-vous d’autres produits que les pneus?

Nous nous concentrons sur les pneus, les pneus de camions, de voiture, de camionnettes. Un autre marché nous attend, c’est celui des immenses camions qui s’activent dans les mines. La législation va changer et ils ne pourront plus laisser les pneus trainer sur place ou les stocker dans des décharges enfouies. Le volume des matériaux est incroyable. Imaginez des roues de trois à quatre mètres de diamètre et pesant chacune de deux à quatre tonnes! Comme on ne peut en transporter que quatre à la fois sur la route avec un camion spécialement adapté, et que les mines se trouvent à des centaines de kilomètres, avec nos technologies et savoir-faire, nous serions parés d’ici deux à trois ans pour travailler sur place afin de les pulvériser.

Quelles technologies utilisez-vous pour cette transformation?

Nous ne faisons pas de granulat (1000 à 3000 microns) mais de la poudre de caoutchouc (50 à 800 microns). Le granulat, c’est un produit qui ne rapporte plus rien, car il est utilisé comme «remplissage» pour des terrains de sport – tennis et football – et des terrain de jeux pour les écoles. Le prix ne dépasse pas 170 francs par tonne et ce marché est complètement saturé. TRS produit de la poudre avec des nouvelles propriétés mécaniques qui permet de se substituer au caoutchouc naturel et d’autres polymères à haute valeur ajouté, comme le polyuréthane et les élastomères thermoplastiques (TPE).

Qui sont les utilisateurs?

Les fabricants de l’industrie du pneu peuvent introduire 10% de notre poudre «TyreXol» pour la fabrication de nouveaux pneumatiques. Puis les fabricants d’asphalte – nous avons un projet de route en discussion pour la Suisse, ce serait une première! Enfin, il y aussi le marché des membranes et celui des semelles de chaussure, les filaments pour les imprimantes 3D.

Où se situe la production?

Nous disposons d’une usine modèle à Yvonand avec deux lignes de production: une pour la bande de roule­ment et une pour les flancs. Nos laboratoires de formulation et de R & D ainsi que le siège social se trouve à Préverenges. Dès le printemps 2020, nous pourrions garantir aucun stockage: les pneus sont traités 48 heures après leur arrivée et 100% du pneus recyclé sera retourné dans différents domaines industrielles, pour appliquer le vrai sens de l’économie circulaire.

Et à l’international?

A partir de cette usine modèle, nous planifions en 2020 l’ouverture de deux usines, l’une en Chine et l’autre en Arabie Saoudite. Les capacités dans ces unités de production atteindront largement le double de celles d’Yvonand.

Quels sont les feedbacks côté innovatif?

En 2014, nous avons été nominés dans le classement des 25 meilleures start-ups de l’European Venture Contest qui portaient sur 1500 entreprises. En finale à Düsseldorf, nous avons eu la première place dans la catégorie cleantech. Et selon le classe­ment Bilan et Swiss Venture Lab de 2016, nous faisons partie des dix meilleures start-ups de Suisse.

Mais en Suisse, le problème se pose quand vous n’êtes plus une start-up et que vous avez besoin de fonds pour vous développer!

Cette année, quatre de vos amis entrepreneurs – et cinq l’an dernier – ont décidé de quitter le canton de Vaud, voire la Suisse, car la situation des start-ups qui se transforment en PME est devenue apparemment insupportable. Est-ce si dramatique?

Plus de 90% de nos investisseurs sont étrangers. C’est déjà un problème, car dès que vous devenez une jeune PME qui vient de s’en sortir de la vallée de la mort – période de start-up – aucune banque n’est capable de vous aider, tant que vous êtes dans une situation de cash-flow négatif.

Mais pour un entrepreneur, le problème principal en Suisse est d’abord fiscal. Vous avez une solution, une innovation ou un prototype qui fonctionne, donc vous faites des tours de table pour récolter des fonds et passer en phase de développement et de production. Bref, le moment est venu de lancer votre entreprise.

A peine des investisseurs s’engagent à investir dans votre entreprise que le fisc s’intéresse à vous. Le dernier tour de table est fait. Votre participation en tant que fondateur et actionnaire pourra éventuellement être valorisée – et donc imposées – selon la méthode des futurs cash flow ou discounted cash flow (DCF), et cela même si votre entreprise ne réalise pas encore un franc de chiffre d’affaires. Que faire dans ce cas? Devriez-vous déjà vendre vos propres actions pour payer les impôts sur la fortune? C’est le dilemme de l’entrepreneur dans ce pays. Je connais plusieurs entrepreneurs solides qui ont choisi de changer de canton, ou même de quitter la Suisse. Des entrepreneurs de tout premier plan de ce canton vont quitter le pays au cours des prochaines années.

Faut-il s’attendre à un exode de PME?

Oui, très certainement. Il faut agir de toute urgence au plan politique, car sinon, nous allons perdre des entreprises prometteuses qui seront les futures Logitech de demain. A cela s’ajoute un problème de concurrence fiscale. Vaud et Genève se trouvent tout en haut de l’échelle fiscale.

D’autres cantons en Suisse romande sont plus attractifs. Je ne parle même pas de la concurrence internationale! La Suède, qui passait dans les années 1970 à 1995 pour un monstre fiscal engloutissant autrefois jusqu’à 80% d’impôts sur les revenus et plus de 10% sur la fortune – est même devenue aujourd’hui un nouveau paradis fiscal avec zéro impôt sur la fortune, zéro impôt sur les successions et un impôt sur le revenu équivalant à la Suisse.

Et ça marche, les entrepreneurs suédois en exode fiscal retournent au pays. Plusieurs pays, appartenant anciennement au bloc de l’Est, sont en train d’étidier de mettre en place un régime de «flat-taxe» sur le revenu qui se situera au même niveau que leurs TVA. Des études sont en cours en Estonie, Lituanie, Macédoine et la Moldavie. Cela varie de 20 à 25%. Même la Suède regarde ce nouveau modèle et pourra amener sa flat-taxe à 25% comme son niveau de TVA actuel. Tout le monde est prêt à payer 25% pour solde de compte!

Quel est votre message aux nouveaux parlementaires?

Je lancerais une initiative pour que la Suisse limite le nombre de fonctionnaire élus aux Chambres. C’est aujourd’hui un groupe qui est largement surreprésenté. Ce qui manque aux politiciens actuellement, c’est une vision entrepreneuriale avec une connaissance plus approfondie de la réalité économique

Deuxième chose, je mettrais en place un bonus fiscal pour les entrepreneurs. Au moment où nous créons des emplois et développons une activité, nous avons besoin d’une stabilité et réforme fiscale qui motive les entrepreneurs et pas d’un fisc qui vous tombe dessus et vous oblige à démonter ce que vous venez de créer!

Enfin, il faut absolument limiter la réglementation qui coûte énormément d’argent aux PME. J’ai dû me battre pour obtenir un permis L pour un spécialiste parlant le russe, le roumain, le polonais et l’ukrainien. Cela nous a pris six mois et il a fallu engager un avocat. Nous avons également perdu six mois à cause d’une petite ventilation dans notre laboratoire qui se trouve dans une zone industrielle. Tout cela vous freine le développement, sans parler des frais que cela génère.

Interview: François Othenin-Girard

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