Publié le: 5 mars 2021

Le cri d’alarme du chocolatier Buet

TÉMOIGNAGE – Laurent Buet est un artisan chocolatier bien connu à Lausanne. On lui a fermé son tea-room, mais pas ses magasins. Et comme la plupart des commerçants de cette ville, il ne reçoit pas d’aide, parce que son loyer se situe en dessus d’un plafond absurde de cinq mille francs.

Avec son épouse et son équipe de 39 personnes, Laurent Buet est un chocolatier confiseur renommé, apprécié et dont les produits sont bien connus à Lausanne. Il a même été élu chocolatier officiel de la Ville de Lausanne. Depuis deux décennies, la Maison Buet est installée dans la capitale vaudoise – un magasin doté d’un tea-room au Grand-Saint-Jean et une boutique rue Haldimand.

Mais aujourd’hui, ce centre-ville si animé est plus désert que le dimanche le plus sombre de l’année. «Il est temps que la classe politique comprenne ce qu’on vit. Nous sommes en train de tout perdre, emplois, chiffre d’affaires et même la santé – tout s’effrite. Je ne sais pas comment nous allons faire et c’est la première fois que cela m’arrive.»

La crise n’épargne pas les plus grands des petits commerçants et le cri d’alarme lancé par Laurent Buet doit être entendu.

Récit d’une chute

«Notre entreprise fonctionnait bien et nous avions investi 1,5 million de francs dans des transformations, il y a deux ans. Les deux premiers mois de l’année 2020 furent même assez exceptionnels et le carnet de commande était plein – nous travaillions 15 à 16 heures par jour. Tout s’est effondré en mars. Un peu avant, sentant venir les difficultés, j’avais pris contact avec les banques, les assurances, qui m’ont assuré que j’exagérais. Personne ne nous a demandé de fermer, sauf la partie tea-room. Un peu plus tard, nous avons décidé de fermer le deuxième magasin. Toute l’activité liée en lien avec les manifestations et les traiteurs s’est écroulée d’un coup.»

Suit une tempête d’annulations de deux heures. Laurent Buet finit par prendre un prêt Covid qu’il doit rapidement utiliser. Le nombre de collaborateurs passe de 39 à 34 par des départs naturels et des licenciements (27 actuellement). C’est dur quand on se considère tous comme les membres d’une même famille. Quid des aides? «On nous a fait miroiter des prêts à fonds perdus, des aides … Mais jusqu’ici, nous n’avons rien reçu. Pas un sou. Juste un loyer en décembre.»

Dans une ville-fantôme

Si Noël 2020 apporte un peu de répit et du travail, la ville a changé. Le télétravail a emmené au loin une clientèle qui passait pour prendre un café, emporter une douceur. Juste en face, un immeuble qui abritait 250 personnes se vide, il ne reste actuellement plus qu’une poignée d’employés. «Lausanne au centre est devenue une ville-fantôme et nous sommes obligés de rester ouverts. J’aurais préféré qu’on m’oblige à fermer le tout.»

«Mon avenir, c’estdemain. Je baisse la tête. Je prends des coups …»

Quel contraste! «Il y a 20 ans, nous avions plein de soucis, cela n’a pas été facile, mais j’avais chaque fois une solution pour améliorer la qualité, les ventes, l’accueil. Mais aujourd’hui, je n’ai pas de solution. On est là, on doit survivre, on a le nez à peine hors de l’eau, aucune perspective. Chez mes collaborateurs, certaines familles ont deux personnes aux RHT. Cela leur fait trois salaires de moins par année. Il y a des employés qui me téléphonent chaque jour. Et je ne peux rien faire … Rien!» Combien seront-ils à tout arrêter, parmi ces petits commerçants? «Heureusement que je travaille avec ma femme parce que sinon, j’aurais jeté l’éponge!»

Autorités: un dialogue difficile

Du côté des autorités, le dialogue ne semble pas facile. «Le chef du Département de l’économie ne répond pas facilement aux sollici­tations. L’Etat a tendance à juger l’exploitation d’un tea-room comme une activité accessoire et nous met en marge des aides octroyées à la restauration.»

Laurent Buet dit comprendre toutes les mesures prises pour des raisons de santé. «J’ai appliqué toutes les mesures, désinfection, réduction de moitié du nombre de tables, nous avons innové des milliers de francs. Que le tea-room soit fermé, cela aussi, je le comprends. Mais la suite logique serait d’être indemnisé! C’est absurde: la BNS doit construire des tunnels pour entreposer l’or dont elle ne sait plus quoi faire et pendant ce temps, nous sommes en train de mourir.»

Lausanne est une petite ville où l’on croise facilement l’un ou l’autre membre des autorités communales ou cantonales. Le chocolatier débute son travail à deux heures du matin, certains de ses collaborateurs à onze heures du soir. Il raconte qu’il aime parler avec les clients, les passants. Il a ainsi tenté de nouer le dialogue avec une conseillère d’Etat qui passait par là.

«La discussion a duré 10 minutes mais j’ai rapidement compris que nous n’arriverions à rien. Les politiciens s’imaginent que ce n’est pas grave si certains commerçants disparaissent et qu’après tout, d’autres les remplaceront. Je lui ai dit ce que je pensais, que nous allions tous y rester. Au magasin, vers midi trente, j’ai d’habitude cinq vendeuses qui ne manquent pas de travail. Actuelle­ment, il n’y en a que deux. Vous voyez la différence?»

Cas de rigueur: un absurde plafonnement du loyer

Il y a encore une chose que Laurent Buet ne comprend pas. «Dans les médias, à la radio, partout on parle de ces milliards distribués. On les compte, on les recompte, à longueur de semaine. Mais j’ai beau discu-ter avec mes collègues d’autres branches, je ne connais pas un restaurateur qui a reçu quelque chose, par exemple. La base des entrepreneurs n’a rien touché.»

Pourquoi au fond? «A Lausanne, je vous défie de trouver un commerçant qui paie moins de 5000 francs de loyer au centre-ville. Or ces 5000 francs, c’est le plafond au-dessus duquel vous ne rentrez plus dans les cas de rigueur. Autant dire qu’avec une telle limite, l’Etat de Vaud ne se mouille pas trop!»

Les politiciens ne viennent pas prendre la température

En résumé: «Au début, cette pandémie a été bien gérée, disons jusqu’en mai. Puis, le tout s’est politisé. Et depuis juin, c’est la débandade. Les politiciens ne viennent pas prendre la température. Notre rôle social de commerçant s’éteint et nos dirigeants ne le voient même pas! Aujourd’hui, c’est une catastrophe sans précédent. Mon avenir, c’est demain. Je baisse la tête. Je prends des coups. Et nous subissons. Si cela continue, tout se terminera dans un cercueil.»

Joint par téléphone le 25 février, Laurent Buet s’apprêtait à rouvrir son magasin. Il souhaitait transformer une partie du tea-room en épicerie, afin de proposer à sa clientèle des produits de base souvent demandés: du massepain, des pistaches. «Ceci afin de dynamiser cette surface: mais combien de temps devrons-nous encore attendre?»

François Othenin-Girard

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