Publiziert am: 07.06.2019

Les chocolats de Mercanton

trajectoire – Laurence Bonard a presque bouclé la boucle. Libraire, représentante, gestionnaire de stock, elle administre les éditions Plaisir de Lire. Portrait et interview avec le chien Azard sur les genoux.

«Jacques Chessex? J’ai dansé sur ses genoux toute petite», lance-t-elle, désinvolte. Nous sommes à Lausanne en avril. Plaisir de Lire, la maison d’édition que Laurence Bonard administre, organisait un vernissage pour présenter plusieurs écrivains avant le Salon du livre à Genève.

Quelques semaines plus tard, nous la retrouvons à Apples dans une maison en bois d’où l’on aperçoit Lausanne, «la ville blanche», ainsi qu’une belle portion du bassin lémanique, le Glacier des Diablerets et les Dents-du-Midi. Au premier plan, le tortillard qui serpente paresseusement depuis Morges. Le décor planté, place à une interview tous azimuts avec le chien Azard sur les genoux.

Où en étions-nous? Ah, oui! Sur les genoux du fabuleux Chessex. Tout curieux de savoir comment comment elle en était arrivée à fréquenter de si littéraires rotules? «Mon père Olivier Bonard enseignait au Gymnase de la Cité à Lausanne, ma mère était libraire. Mes parents côtoyaient de nombreux écrivains qui venaient à la maison.» Dont Jacques Chessex, devenu lui-même professeur au Gymnase de la Cité, et qui mentionne souvent le professeur Bonard dans ses ouvrages. «Il y avait aussi Jacques Mercanton, dont les visites me réjouissaient, car il arrivait avec une grande boîte de chocolats sous la bras, raconte-t-elle. J’adorais ces soirées qui me plongeaient dans un monde d’adultes.» Le papa de Laurence signe même la préface du «Siècle des grandes ombres» de Mercanton.

Les coquelicots résistent

Son premier livre à elle? «C’est ‹Oui-Oui et la voiture jaune›, d’Enid Blyton. Mais le plus beau souvenir, c’est ‹Moineau, la petite libraire› (1936) de T. Trilby. J’ai compris ce qu’était une vocation.»

Elle contemple son verger où la bise hurle et bat les coquelicots. Ces derniers résistent vaillemment. Cela lui va bien. «J’étais mauvaise à l’école, tout cela m’embêtait et j’étais révoltée. Puis, mes parents m’ont mis à l’école Vinet, un établissement protestant pour filles – il y avait même un culte le lundi matin.» Avec le recul, elle confesse avoir fait ce qu’il fallait pour redoubler. Le but étant de rejoindre la première classe dotée de garçons!

Un plancher qui craque

Le professeur Bonard doit beaucoup aimer sa fille pour éviter de s’engager dans un bras de fer. Sans obtenir son «certificat de fin d’études secondaires», Laurence quitte l’école et passe une année en Allemagne à Bad Homburg. «C’était vraiment dur, mais cela m’a permis de prendre de l’assurance, car j’étais très angoissée à cette époque.» Puis, c’est le retour à Lausanne, le début de son apprentissage de libraire chez Payot. «Une formation très complète: nous passions d’un secteur à l’autre en approfondissant. Le rayon technique était plus traumatisant et la rentrée universitaire pénible. Les étudiants nous regardaient de haut.» Elle craque pour la vieille enseigne rue de Bourg, son plancher en bois.

Le chien Azard ronflotte

A 25 ans, elle fait ses valises et part avec une amie. Trois mois au Maroc. Elle tombe amoureuse du pays, de ses paysages, de sa culture et … d’un habitant en particulier. «Je voulais l’épouser et vivre là-bas. Mon père a su une fois de plus se montrer intelligent. Il m’a proposé de l’accueillir en Suisse pour voir comment cela évoluerait. Et puis… bof !» Elle éclate de rire: «Ce n’était plus du tout ça, le côté exotique a vite disparu.» Le Marocain aussi...

Le chien Azard ronflotte sur mes genoux. Laurence Bonard retrouve quant à elle la librairie à Lausanne, puis Montreux. Elle bifurque chez Diffulivre (Saint-Sulpice), un intermédiaire entre éditeurs et libraires. «C’était un nouveau métier, celui de représentante, avec des commandes de livres par milliers, des quantités un peu perturbantes au début, auxquelles on finit par s’acclimater.» A cette époque, elle goûte le contact avec ses «potes libraires», file à Paris pour des réunions de travail, s’enthousiasme aux salons. Le marché du livre vacille. «Dans les années 1990, ça allait encore. C’est après que cela s’est gâté.» Pause forêt.

La forêt de son grand-père

Celle de Laurence Bonard se situe à quelques encâblures. Elle l’a héritée de son père qui l’a reçue du sien. «Mon grand-père habitait ici, la maison voisine de celle où j’habite aujourd’hui. Nous venions de Lausanne pour planter des arbres ou défricher – tous ensemble. Aujourd’hui, je vais y dénicher mon sapin de Noël.» Un joli bout de nature, menacé par un (intempestif) projet de gravière intercommunale.

Chez Diffulivre, puis Servidis (Chavannes-de-Bogis), elle devient gestionnaire de stock durant deux décennies. Un horizon qui se restreint à l’éventail des maisons d’édition dont elle s’occupe. «Ce métier ne fait pas vraiment rêver, si ce n’est le contact avec les éditeurs: on y apprend tout ce qu’il faut éviter la rupture de stock et les surplus.»

Mais elle apprend: intermédiaire et actrice, elle observe. Et ce qu’elle voit, c’est un marché en train de muter, un microcosme qui se libéralise, la puissance accrue du marketing écrasant la création, le court-circuitage des intermédiaires, les ventes en ligne qui se flambent...

Se battre pour une ligne

Car oui, elle sait aussi parler du prix du livre, même si de son point de vue, c’est un vrai débat-bateau. «Parlons plutôt des prix que nous pratiquons chez Plaisir de Lire», lance-t-elle, un brin provocative. Pour quinze francs, une édition de collection, celle de «L’histoire du Soldat» de Charles-Ferdinand Ramuz, publiée à l’occasion du centenaire de l’œuvre écrite par Ramuz et mise en musique par Stravinsky. «Nous nous battons pour cette ligne afin que les étudiants et les enseignants puissent aussi acheter nos livres. Nous ne travaillons qu’avec des bénévoles, sauf mon poste à 30% et celui de la responsable édito-riale à 20%.»

Fondée en 1923 par Jules Savary, cette association s’appelle alors «Société des lectures populaires», puis Plaisir de Lire, dès 1944. «C’est l’esprit de cette édition: à l’époque, les bénévoles allaient vendre leurs livres aux professeurs et aux ménagères.» Dans les années d’après-guerre apparaît la petite grappe de raisin. Les éditions développent des relations étroites avec les écoles. Aujourd’hui, les éditions comptent quatre collections. Patrimoine Vivant présente 24 titres de Ramuz et des rééditions. Aujourd’hui est consacré aux romans d’auteurs vivants. Hors-d’œuvre présente des nouvelles et Frissons des polars, des récits fantastiques, de la fantaisie et de l’anticipation. En 2015, Plaisir de Lire a sorti «Le Dragon du Muveran», de Marc Voltenauer qui connaît un grand succès (30 000 exemplaires).

Petits fours et grandes messes

Depuis trois ans, Laurence Bonard s’active chez Plaisir de Lire. Elle travaille chez elle, stocke une partie des livres dans sa cave, collabore avec la présidente Carine Rousseau et les bénévoles du comité directeur. Elles se voient chez les unes ou chez les autres. Il faut trouver des auteurs, gérer les éditions. Penser aux nouvelles générations de lecteurs, choyer les fidèles. Prendre son bâton de pélerin, partir à la rencontre du vaste public, lors des petits et grands salons – prévoir les petits fours pour les grandes messes. Mais il y a aussi de chouettes événements: «lorsque le public qui vient sait pourquoi il vient.»

Un rescapé complice

La boucle est presque bouclée. Publier des auteurs romands, ou étrangers mais qui vivent en Suisse. Côtoyer ces auteurs – comme ses parents le faisaient. En d’autres temps, car – on le devine aisément – les exigences des auteurs contemporains et leurs motivations ont bienchangé.

Laurence Bonard est intriguée par le besoin de reconnaissance qui ronge toute la société. Et plus largement, elle rejette la violence sous toutes ses formes. La violence, ainsi que le grand bêtisier contemporain. Aux questions un peu consensuelles que nous lui posons par moment, la voilà qui éclate de rire. Quant au chien Azard, il lui jette des œillades complices. Lui, le rescapé d’un attentat canin perpétré par un berger allemand, il a bien failli y rester.

Pages à écrire

Et puis, il y a encore une chaise vide. Celle de l’écriture. Ça la ronge, on le perçoit tout de suite. Il y a aussi ces petits carnets laissés par son père, à la limite du déchiffrable. Et il y a les rêves – même si la question la fait doucement ricaner. Comme de tout plaquer et de partir à l’aventure dans un vieux bus. Ou de fonder un refuge pour l’écriture où elle ferait la cuisine, il y aurait des poules, des moutons et un cochon.» Bref, si Laurence Bonard est une grande passionnée de la vie, elle ne ressent pas le besoin de hurler «youpiii» lors de chaque interaction avec un autre être (humain).

François Othenin-Girard