Publiziert am: 05.10.2018

Les entrailles de ses vignes

portrait – À la tête d’un domaine viticole après une carrière chez Kodak, 
Nicole Conrad sera responsable du Centre des Entrepreneurs du Groupe Raiffeisen 
à Yverdon-les-Bains dès la fin du mois d’octobre. Et invitée de Synergy à Berne.

Nicole Conrad s’attarde longuement sur les feuilles encore vertes qui s’offrent au regard. En soi, un véritable acte de résistance végétale, tant ces semaines de grandes chaleurs ont mis la nature à rude épreuve. Elle goûte pour l’instant à l’un de ces azurs (sans concession) que le Créateur a mis au point tout spéciale­ment pour Lavaux.

Elle contemple les milliards de Watts que l’astre du jour dépense sur le Léman, produisant cette scintillante réverbération de la mi-journée. Elle transmet ce jour-là une énergie particulière, les entrailles de ses vignes, l’amour du vin, l’histoire de ses ancêtres. Elle partage. C’était la fin de l’été à Grandvaux, sur la terrasse des amis Vogel.

Tandis qu’elle parle, ses yeux semblent s’accrocher un peu plus loin, sur l’autre pente. C’est là que se trouvent les vignobles de sa 
famille. On dirait qu’elle regarde ce coin de pays depuis toujours. Ces terres qu’elle contemple à quelques encâblures, c’est Villette – le pays où tout a commencé pour la famille Conrad.

Mon Bijou, le souvenir de Maman

À l’ombre sur un banc, elle tire de son portemonnaie une photo noir blanc. Un homme élégant sourit au milieu des vignes à côté d’une maisonnette en bois. C’est le berceau familial de cette histoire. «En 1961, mon grand-père – entrepreneur zurichois – achète une première parcelle au milieu de laquelle se trouvait une capite, les vignerons y rangeaient leurs outils. Trois ans plus tard, Opa l’agrandit et la surnomme Mon Bijou, en l’honneur de notre Maman.»

Puis, c’est au tour de son père, né en 1923, d’étendre le vignoble et de pousser lui-même dans les métiers de la vigne. Il finira directeur et 
administrateur de Testuz. Les vignes de la famille Conrad s’étendent 
désormais de Villette à Treytorrens.

Le sillon était tracé, le cep poussait: «Dans les rêves de mon Papa, il imaginait ses enfants prendre la relève. Pour sa fille, le marketing et la vente tandis que mon frère était destiné à reprendre le travail de la vigne et à la cave. Il a par ailleurs suivi cette voie pour sa formation professionnelle à Changins.»

Ma première bouteille, 
offerte à mon père

Mais voilà, le frère est parti vendre du vin à l’étranger et pour le père, imaginer sa succession est vite devenu compliqué. Nicole Conrad raconte que lorsqu’elle travaillait chez Kodak, elle avait rendez-vous avec son papa, le chimiste cantonal et des vignerons. «Il m’a téléphoné pour me rappeler que nous allions dans les vignes, et qu’il fallait que je troque mon tailleur et mes talons contre des jeans et des baskets.» Elle sourit et ajoute: «Bref, j’ai eu droit à tous les clichés.»

D’une certaine manière, il pensait que c’était la fin des vignes familiales. Mais c’était sans compter sur sa fille. «J’ai travaillé sur cette idée de reprise et de perpétuer à mon tour la tradition familiale. Pouvoir présenter la première bouteille de ‹L’Essence des Justes› à mon Papa , âgé alors de 90 ans, fut un moment très fort en émotion et le plus beau cadeau que je pouvais lui offrir.»

Car en 2013, Nicole et son frère Michel reprennent le vignoble. D’Asie, ce dernier suit les progrès à distance et la soutient.

«il est des êtres 
à l’esprit et au cœur si pur qu’ils marquent les terres qu’ils foulent 
de leurs empreintes indélébiles.»

En premier lieu, il fallait s’entourer des compétences d’un vigneron-
tâcheron et œnologue qui partageait la même passion et vision que 
Nicole et Michel. Ensuite, il s’agissait de créer une nouvelle marque et identité visuelle, les marques d’origine «Mon Bijou» puis «La Cuvée du Député» n’ayant été déposées.

Des êtres au cœur si pur

Ce sera «L’Essence des Justes» – un hommage qu’elle rend à ses parents sous la forme d’un texte qui figure sur chaque bouteille et que nous reproduisons ici: «Nous ne sommes que des voyageurs de passage. Mais il est des êtres à l’esprit et au cœur si pur qu’ils marquent les terres qu’ils foulent de leurs empreintes indélébiles. Elles s’en souviennent jusqu’au jour où elles restituent le fruit de leurs entrailles, nourri par des racines profondes remplies de cette pureté de l’âme de celles et ceux que l’on appelle les Justes.»

Le changement de génération ne semble pas avoir été toujours évident. «Certaines innovations ont été plus difficiles à faire passer. Tout comme le fait que Papa a eu de la peine à lâcher prise et me laisser la bride libre et seule aux commandes», raconte-t-elle, un verre à la main. «Toujours très présent, il souhaitait m’accompagner pour toutes les 
livraisons, manger avec le client, particulièrement quand cela nous permettait un retour aux sources à Zurich, lui donner la facture, manuscrite bien entendu. Ces journées de partage restent de magnifiques souvenirs, mais une certaine modernisation des processus et de la gestion a été nécessaire.»

La solitude de l’entrepreneure

En 2013, elle se sentait prête pour ce défi et perpétuer ainsi la tradition et la fibre entrepreneuriale familiale.

Après une licence en gestion d’entreprise à HEC Lausanne, elle a débuté sa carrière chez Kodak dans le marketing puis la vente. Elle s’est ensuite lancée, en 2005, dans une première expérience entrepreneuriale dans le domaine de la photographie. Puis, en 2010, elle a rejoint le Centre Patronal et y a été active pendant sept ans en tant que responsable du soutien aux entreprises.

Sportive accomplie, elle est aujourd’hui responsable du Centre des Entrepreneurs du Groupe Raiffeisen qui ouvrira son premier RCE en Suisse romande, le 31 octobre prochain à Yverdon-les-Bains. «Ouvert à tous les patrons de PME, sous la devise ‹des entrepreneurs au service des entrepreneurs›, le RCE offrira notamment un Club local à portée nationale et un accompagnement d’égal à égal, avec des entrepreneurs parlant le même langage, ajoute-
t-elle. Lors de ma première expérience entrepreneuriale, j’ai pu 
découvrir le parcours souvent caractéristique et semé d’embûches du patron: j’ai souffert de la solitude de l’entrepreneure et commis les erreurs typiques, tel que plonger la tête dans le guidon, ne pas être entourée, ne pas échanger avec d’autres entrepreneurs…»

«en Suisse, la 
culture de l’échec fait encore défaut 
et Nicole avoue 
en avoir souffert.»

Elle a appris à en rire. «Mon cousin de New York m’a gentiment rappelé que chez eux, un entrepreneur n’est considéré en tant que tel qu’après au minimum six échecs…»

Mais en Suisse, la culture de l’échec fait encore défaut et Nicole avoue en avoir souffert, même si avec le recul, ce fut l’expérience la plus enrichissante pour la suite de son parcours, car, comme elle le dit, «on apprend toujours le mieux de ses propres erreurs», elle poursuit, «et ma première expérience entrepreneuriale se serait certainement terminée différemment si j’avais pu m’adresser au RCE.»

Le domaine, sa famille

Se sentir investie d’une mission par rapport à ses ancêtres. Retrouver sa terre, ses vraies racines sont ici. Telles ont dû être les sentiments de Nicole Conrad tandis qu’elle explorait le microcosme à la recherche de l’œnologue parfait qui pourrait l’épauler. Et elle finit par le trouver. C’est Simon Vogel du Domaine Croix Duplex. Sur cette terrasse de Grandvaux, ils plaisantent. On dirait un frère-sœur viticole. Ce n’est pas le cas, chacun a sa vie. Mais le co-
entrepreneuriat est là.

Et la suite, la transmission? La prochaine génération? Nicole Conrad évoque son petit cousin zurichois et «filleul de cœur» qui s’intéresse à perpétuer la tradition.

François Othenin-Girard