Publiziert am: 09.08.2019

«Nous préparons le réveil politique»

PORTRAIT – Thomas Schaffter, directeur du centre d’impression Le Pays à Porrentruy, vient d’être élu président des imprimeurs suisses (Viscom). Il dit les enjeux pour ce secteur et son envie de faire bouger les choses à Berne.

C’est à son triple profil de spécialiste en sciences politiques, journaliste professionnel puis entrepreneur dans le monde difficile de l’impression que Thomas Schaffter doit très probablement son élection à la tête politique des imprimeurs suisses.

Elu en juin dernier président de Viscom, ce Jurassien de 45 ans se réjouit déjà de faire monter le volume sur les hauts-parleurs de la branche à Berne. «Viscom a décidé lors de sa dernière assemblée de mettre l’accent sur le lobbying politique, sous la houlette du conseiller national Felix Muri (UDC/LU). Nous avons créé un ‹Groupe Print› aux Chambres, afin de sensibiliser les pouvoirs publics, les institutions et les entreprises publiques à la nécessité d’imprimer en Suisse. Il faut parfois mettre la pression pour que les choses bougent.»

Il vise un siège au National

On sent qu’il met du cœur à l’ouvrage. Membre du conseil d’administration de Hockey Club Ajoie (champions suisses de LNB en 2016), où il s’active dans le sponsoring et le marketing, il est aussi président de l’Association du commerce jurassien. Mais encore: député au Parlement jurassien depuis 2015 sous la couleur du Parti chrétien-social (commission de gestion et des finances), il est également candidat aux élections fédérales. Cet automne, il visera un siège au National.

«A Berne, c’est un réveil politique que nous préparons! Nous travaillerons main dans la main avec Felix Muri pour réseauter, se réjouit-il. Nos thèmes seront la question de la survie des journaux et de l’aide à la presse – nous avons assisté à une prise de conscience progressive des politiques sur les difficultés économiques croissantes que rencontrent les médias du print. Aujourd’hui, la pression pour supprimer les titres est bien réelle.»

Le journalisme mène à tout

Une branche laminée qu’il connait si bien. Né à Moutier, Thomas Schaffter a grandi à Porrentruy. « J’y ai fait toutes mes classes jusqu’à la Maturité économique (type E), suivie par des études de sciences politiques à l’Université de Lausanne, avec une licence obtenue en 1997.»

Il écrit des «piges» durant ses études puis devient journaliste professionnel en effectuant son stage au Quotidien Jurassien et les cours à Lausanne. Au tournant du millénaire, il entre à la Banque cantonale du Jura comme responsable de la communication et du marketing. L’occasion déjà de collaborer avec les imprimeries. De 2004 à 2010, sa trajectoire l’emmène dans les transports; il dirige Car Postal au plan régional (JU, NE, JUBE) puis, dès 2007 pour toute la Suisse romande (sauf le Valais).

«En 2010, j’ai été shortlisté pour reprendre le Centre d’impression qui appartenait jusque-là à la Fondation de l’Evêché de Bâle. Quant au quotidien Le Pays, lancé le 3 août 1873 pour devenir l’organe des catholiques du Jura, il a été absorbé en 1993 dans la fusion avec Le Démocrate, ce qui a permis de créer un nouveau titre – Le Quotidien Jurassien.»

La PME avait une bonne base

Le Pays, sans le quotidien, est donc resté ce centre d’impression logé au cœur de Porrentruy. Une imprimerie de labeur qui a déménagé en 2017 dans ses nouveaux locaux, occupés autrefois par les ateliers de l’usine de chaussures Minerva – les chaussures de l’armée entre autres. Le bâtiment est situé au pied du Château, au bord de l’Allaine, cette rivière qui court en France voisine pour se jeter dans le Doubs. La librairie-papeterie Le Pays, autrefois connue sous le nom de la Bonne Presse existe toujours, mais elle constitue une société séparée, dirigée par son père Laurent. On la trouve dans le bâtiment historique du centre d’impression, un peu en amont, dans la même Allée des soupirs…

«L’entreprise avait une bonne base, l’équipement était correct et les clients relativement fidèles, se souvient-il. En revanche, il y avait du réinvestissement à faire et il fallait moderniser l’appareil de production et optimiser les flux de travail, pour obtenir plus de rapidité, de productivité et de modernité. »

Quand il reprend cette PME, Thomas Schaffter commence par remplacer plusieurs machines de finition pour acquérir en 2017 une toute nouvelle presse à feuilles cinq couleurs et vernis. Pour nourrir ce nouvel instrument de production, il rapatrie également à Porrentruy le volume de travail offset d’une imprimerie qu’il a acquise à Villeneuve, Imprimexpress Sàrl.

Les défis pour la branche

Journal des arts et métiers: La concurrence transfrontalière est-elle marquée à Porrentruy?

Thomas Schaffter: Dans le Jura, je constate que nous vivons dans une région encore un peu protégée. Le gâteau n’est pas assez grand et la concurrence directe vise d’abord Zurich et l’Arc lémanique – où elle sévit fortement. En revanche, s’agissant des travaux en ligne et stan­dardisés, la pression s’exerce de manière très vive dans toutes les régions.

Quels sont les secteurs particuliers à votre région?

La sous-traitance en particulier, qu’il s’agisse de documentation technique, ou de produits qui permettent de conditionner et protéger des pièces dans le domaine de l’horlogerie ou de la micromécanique. Nous avons aussi quelques grandes entreprises, comme BAT (British American Tobacco) à Boncourt, un client industriel important pour les publicités sur le lieu de vente (PLV) et les petits feuillets publicitaires que l’on trouve dans les paquets.

Quelles sont les réponses à donner, les directions à prendre?

Nous ne sommes certainement pas au terme de cette grande mutation qui a débuté il y une trentaine d’années. Depuis, plus d’une centaine d’entreprises ont disparu dans le pays. Dans le creux de la vague où nous nous situons actuellement, nous disposons de potentiels pour offrir des réponses différentes. D’abord en innovant dans les produits proposés, je pense en particulier à la haute valeur ajoutée, comme le laminage, les couleurs, les reliefs, les effets visuels, etc.

Au plan stratégie, quelles sont vos pistes de travail?

Se ménager une bonne dose de réactivité avec notre outil de production à grande performance qui permet de réaliser en une demi-heure ce qui prenait autrefois deux heures. Il faut donc augmenter les volumes. Puis, jouer sur l’atout de la proximité et travailler la valeur ajoutée, par exemple dans le conseil et l’accompagnement du client. Nous disposons également d’un bureau spécialisé dans les supports publicitaires, c’est un plus pour nos clients.

Et quels sont les défis pour toute la branche, est-ce qu’il y a trop de réglementations – pensons aux thématiques environnementales notamment?

Notre secteur est déjà bien encadré par sa CCT. Bien sûr, les nouvelles règles et la bureaucratie sont des obstacles aux entreprises et de nombreuses PME parmi nos membres n’ont souvent pas les ressources pour faire face à cela. Sur l’environne­ment, cela fait belle lurette que nos fournisseurs, d’encres, de papiers, de machines, se sont adaptés à la nouvelle donne, avec l’évolution des papiers FSC, des encres à faible migration, sans solvants, à l’eau, nous avons collectivement bien anticipé ce qui est devenu un must pour la plupart de nos clients. Nous en faisons donc beaucoup!

Sans vouloir minimiser, j’aimerais dire que nous avons d’abord d’autres défis structurels à relever: la pression sur les prix et les marges en est un, il est majeur. Le second, c’est la concurrence que nous subissons via Internet. Le troisième, c’est la numérisation – que nous voyons comme une chance et non une fatalité: il y aura peut-être moins de papier à traiter qu’autrefois, mais dans une société imprégnée par l’image, nous avons toutes nos chances et il existe un vrai grand potentiel. Enfin, comme je le disais, nous devons relever le défi qui consiste à faire comprendre au Parlement toute l’importance de la valeur ajoutée de l’impression Printed in Switzerland.

Un produit dont vous êtes fier?

Nous avons repris la revue catholique romande de réflexion «Grandir» en 2011. Elle avait été fondée par l’œuvre séraphique de Soleure. Pour la partie romande que nous éditons, nous avons élargi le format. «Grandir» se présente désormais avec une nouvelle formule sobre et respectant l’esprit de sa création en 1926. Avec le rédacteur responsable Claude Jenny, nous ménageons un bel espace aux illustrations. Aux plumes reconnues qui font sa singularité depuis plusieurs années se sont ajoutées de nouvelles personnalités de différents cantons. Je m’investis beaucoup dans ce magazine qui me tient à cœur. C’est une carte de visite qui permet de réseauter sur le plan des institutions religieuses, où se trouve une partie de notre ADN et où nous avons un beau rôle à jouer.

Humour: existe-t-il un lien avec Schaffter Pives à Reconvilier où travaillait Gilles Surchat, de l’émission 120 Secondes?

J’aime beaucoup l’humour, même si parfois les clichés peuvent paraître redondants et exagérés. Cela dit, les deux Vincent ont beaucoup de fraîcheur et je n’ai pas de problème avec la dérision…

Interview:

François Othenin-Girard

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