Publié le: 9 avril 2021

«Plus ça dure, plus c’est dur!»

WILLY OGGIER – «Les crises ont ten­dance à rendre plus visible encore tout ce qui ne fonctionnait pas auparavant», estime cet économiste de la santé. Il critique le rôle du Conseil fédéral et de l’Office fédéral compétent, celui de la santé publique – pour leur gestion de la Covid-19.

Quels sont vos projets pour les vacances d’été?

Willy Oggier: Aucun. En règle générale, je vais en Espagne en été. L’année dernière, je n’y suis pas allé et cette année, je me prépare en conséquence. Et maintenant que Swiss veut aussi prendre des personnes non vaccinées sur ses vols, c’est encore plus vrai.

Après une bonne année de pan­démie, comment jugez-vous la ges- tion de la Covid-19 par la Suisse?

Plus la pandémie dure, plus elle s’aggrave. Malheureusement, c’est aussi le cas d’autres pays européens. Regardez l’Allemagne avec les excuses du chancelier. Dans le passé, elle avait l’habitude de dire: «Nous pouvons le faire», mais rien n’indique que ce soit le cas dans cette pandémie.

Comment décririez-vous l’image du Conseil fédéral dans cette crise?

Comme d’habitude: sept chefs de service, rien de plus! Il est loin le temps où le conseiller fédéral Tschudi revenait au Parlement lors d’un débat où il était représenté par le conseiller fédéral Motta et, lorsqu’on lui demandait ce qu’il avait à ajouter, il répondait: «Lorsque M. Motta s’est exprimé, le Conseil fédéral s’est exprimé.»

Le groupe de travail scientifique fédéral a été critiqué pour son ingérence répétée dans les questions politiques. Quel rôle le corps joue-t-il dans la gestion de la pandémie?

Je n’ai pas l’impression que les membres ont principalement fonctionné comme un comité. Beaucoup étaient dans un trip d’ego. Mais la consultation politique signifie se taire et servir ceux qui sont en charge. On ne parle que d’une seule voix et lorsque la politique le juge approprié. Lorsque l’on a essayé de mettre en œuvre cette mesure, certains membres ont quitté le comité.

Les représentants de l’économie font pression pour être inclus dans le groupe de travail. Que pourrait apporter concrètement leur participation?

La politique fonctionne selon des processus de décision différents du monde économique. Le groupe est trop fortement influencé par des représentants de l’administration publique et d’autres institutions publiques comme les universités. Si les bons représentants de l’économie sont choisis, la valeur ajoutée peut être attendue avant tout dans l’amélioration de la méthodologie, dans la manière de travailler. Mais il faudrait alors exiger ici aussi la loyauté et le silence. Je l’imagine moins bien avec des représentants d’associations qu’avec de vrais entrepreneurs.

Dans l’opinion publique, l’OFSP est vivement critiqué, tandis que le conseiller fédéral Alain Berset semble laissé pour compte. Quelle impression avez-vous des responsables au niveau fédéral?

La nature même d’une pandémie fait que, en règle générale, il n’est possible de dire qu’après coup ce qui a fonctionné et ce qui n’a pas fonctionné. En ce qui concerne le con-tenu, on peut avoir des opinions différentes en toute bonne foi. J’ai l’impression que les responsables de l’OFSP et de GastroSuisse sont très semblables. La faute est toujours rejetée sur les autres. Le contre-exemple positif est le directeur de la santé bernois, Pierre-Alain Schnegg. Il a gagné le respect des autres camps politiques. Les pandémies ne conviennent pas à la politique des partis, mais elles expriment mieux le caractère des individus.

Dans sa communication, l’OFSP ne fait pas bonne impression. Les erreurs sont à peine admises, et l’image d’un chaos sauvage prévaut. A-t-on un problème de culture dans ce département?

De nombreuses fonctions publiques, même au niveau cantonal, n’ont pas fait bonne figure. En tant que politicien, vous voulez être réélu, il n’est donc pas approprié de parler des erreurs – sauf celles commises par les autres. Les départements s’adaptent à cette contrainte.

D’abord la débâcle du fax et du masque, ensuite la polémique sur les tests rapides, un approvi­sionne­ment en vaccins très lent, enfin l’échec du carnet de vaccination numérique et celui éventuel de la mise en place d’une propre ligne de production chez Lonza: combien d’erreurs les responsables peuvent-ils encore se permettre?

Autant que la population l’accep­tera. Et comme beaucoup de choses en Suisse sont convenues sur la base d’un partenariat, beaucoup de gens sont dans le même bateau et ne disent rien, parce que sinon ils doi­vent craindre que quelqu’un d’autre les prenne eux aussi en défaut.

Les structures actuelles de l’OFSP peuvent-elles faire face à la crise que nous traversons depuis un an, ou devons-nous procéder à des changements?

En règle générale, les crises ex­priment plus fortement ce qui n’a pas fonctionné dans le passé. A mon avis, les erreurs ont commencé bien plus tôt. La réorganisation du départe­ment sous la direction du conseiller fédéral Pascal Couchepin a renforcé l’OFSP et affaibli l’Office fédéral des assurances sociales.

Avec le transfert du département de l’assurance maladie à l’OFSP, l’Office est devenu encore plus grand, et dans l’administration, la règle est en général la suivante: plus mon domaine est grand, plus mon budget, mon influence, ma position de pouvoir et mon sentiment de ne rien vouloir se faire dire par les autres sont élevés. Mais le canal de Suez nous l’a montré une fois de plus: les gros pétroliers restent coincés. Or, dans une pandémie, la rapidité et l’agilité sont précisément les qualités qu’il faudrait avoir.

Avant les points de presse du Conseil fédéral, il y a toujours des fuites. Qu’en pensez-vous?

De telles fuites se produisaient déjà avant la pandémie avec d’autres affaires importantes du Conseil fédéral et ne sont pas propres au DFI. Avec la disparition de la presse partisane, les hommes politiques tentent de plus en plus de se positionner. Il faut apprendre à vivre avec ça.

Dans une démocratie, chaque peuple a le gouvernement qu’il mérite. Et si les parlementaires ne sont pas satisfaits du Conseil fédéral, ils devraient s’assurer d’élire les bonnes personnes la prochaine fois. Christoph Blocher a récemment rappelé publiquement qu’à l’époque, il était en faveur de Pierre-Yves Maillard et non d’Alain Berset comme conseiller fédéral. Dans son groupe parlementaire, on l’a contredit parce que Berset était considéré comme l’homme politique le moins à gauche. L’orientation politique est évidemment plus importante que la capacité à diriger un pays.

Voyez-vous une feuille de route sur la manière dont le Conseil fédéral devrait surmonter la crise?

Non, mais pour être juste, il faut dire qu’en cas de pandémie, il faut penser en termes de scenarii, car la devise est la suivante: si vous avez fait un plan, il sera vite périmé …

Il a été promis que tout le monde serait vacciné d’ici juin. Et voilà que, soudain, on parle de l’automne … Quel effet de telles tactiques de salami ont-elles sur la confiance de la population?

Fatalement, elles influent non seulement sur la confiance en Suisse, mais aussi sur la réputation de la Suisse à l’étranger. Après tout, nous étions perçus comme les champions du monde de l’horlogerie.

En matière de protection des données, la Suisse, son système de santé, semblent bien en retard sur d’autres pays. Qu’est-ce qui devrait changer pour que nous rattrapions notre retard?

Prenons l’exemple d’Israël: elle a montré son agilité et sa rapidité, son adaptation à la protection des données et marqué sa volonté politique. Beaucoup de gens se portent bien en Suisse, c’est pourquoi ils sont devenus si léthargiques. Et ceux qui en souffrent sont souvent incapables de se défendre.

Quel rôle les responsables jouent-ils dans le fait que la protection des données pose problème en Suisse?

Pour de nombreux acteurs, notamment le corps médical indépendant, la protection des données est aussi une protection des revenus. Nous devons démontrer comment nous pouvons nous améliorer par la digitalisation.» C’est pourquoi des incidents comme my-vaccinations.ch sont si dévastateurs.

Heureusement, des initiatives privées positives existent avec le bateau de vaccination dans le canton de Thurgovie ou les stratégies de test des cantons de Schwyz et de Zurich avec les cliniques privées Hirslanden. Cela montre que l’on peut faire les choses autrement.

A quand le retour à la normale?

Plus tard que ce que moi et probablement beaucoup d’autres voudraient.

Interview: Gerhard Enggist

«L’entretien a été mené en allemand. En cas de divergence entre les versions allemande et française, la version allemande fait foi.»

Trajectoire

Willy Oggier (Dr. oec. HSG) a étudié l’économie à l’université de Saint-Gall, où il a également obtenu son doctorat. Après avoir travaillé pendant plusieurs années à l’Université de Saint-Gall, il s’est installé à son compte en 1996. Il est propriétaire de la société «Willy Oggier Gesundheitsökonomische Beratungen AG» et est l’un des principaux économistes de la santé en Suisse.

www.willyoggier.ch

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