Publié le: 7 février 2020

Se jouer d’agilité entre les récifs

PORTRAIT – Marc Bovigny est un menuisier ébéniste installé à Marly (FR). Il parle de son métier, de sa trajectoire, de ce voyage entre­preneurial qui s’est peu à peu imposé. Des dangers et des défis aussi qui se présentent à lui. Et de cette belle liberté inaliénable!

C’est l’histoire d’un jeune homme, d’un chiot et d’un canoë. Le chiot est un apprenti berger australien qui nous accueille avec enthousiasme à la porte de l’atelier. Le canoë est arrivé il y a peu, il repose sur des chevalets en attendant une cure de jouvence bien méritée. Et le jeune homme est un menuisier ébéniste de 33 ans installé à Marly (FR). Il s’est mis à son compte il y a un peu plus de deux ans et c’est lui que je suis venu voir. Il s’appelle Marc Bovigny.

A l’heure de tirer son portrait, le canoë s’impose. Et c’est vrai qu’il y a presque une similarité de formes entre cette embarcation et cette entreprise, toute simple dans son petit local, mais si profilée – et qui doit rivaliser d’adresse et de réactivité en slalomant entre les écueils dressés par la concurrence et les dangereux rapides du marché actuel.

Il se présente comme un manuel parti à la recherche du matériau qui lui parlait le mieux. Dans l’intensité du regard, on lit aussi une quête plus spirituelle. Ce fut donc le bois, plus que la mécanique, pratiquée dans sa famille. A chacun sa veine, la sienne était vivante et convenait à une préoccupation esthétique.

Sa langue est ciselée, chaque mot choisi, les quelques notes prises pour préparer l’interview tracées d’une calligraphie impeccable. Une facette d’un moine latiniste de l’ébénisterie. Quant au chiot, il avait tellement envie de jouer que son maître l’a emmené passer un moment dans le petit bureau qu’il s’est construit à côté de l’atelier. L’intéressé n’a pas protesté.

Règles anciennes et déontologie

Le métier s’est imposé à lui entre quinze et dix-sept ans. Des stages courts, puis deux patrons pour un seul apprentissage. Changé en cours de route parce que le premier cessait toute activité. Mais au final, un sacré plus: celui d’avoir vécu deux modèles très différents. Le premier, la petite structure, deux apprentis et un patron spécialisé dans la fabrication de neuf. Le second, un restaurateur de meubles anciens.

Un apprenti: Marc a déjà pris cette responsabilité. Le sien est en 4e année après un parcours dans une école professionnelle bernoise. Il est question de lui transmettre rapidement les rudiments de la pratique en entreprise, dans le respect des règles anciennes, en respectant la déontologie. Le contre-pied de la légèreté sans âme pratiquée parfois de nos jours.

Ne pas infantiliser l’artisan

Une digression: les exigences actuelles du CFC ne lui semblent pas à la hauteur de ce que le métier pourrait en attendre en cette ère d’industriali­sation qui a tendance à infantiliser l’artisan. Pour le dire tout cru, la qualité de la formation n’est plus au rendez-vous. Et la bonne direction ne consiste pas à promouvoir des formations «light», type AFC.

Sur son établi, un meuble créé pour une salle de bain du 19e. Le lavabo en marbre et les appliques ont été retirées. Reste le plaquage en noyer, fissuré parce que la structure en sapin a travaillé. Un ouvrage délicat qu’il convient de désosser avec prudence et savoir-faire. Le travail se fait avec des enduits spéciaux, des colles organiques et animales que l’on utilisait alors.

Se mettre à son compte!

Après son apprentissage, Marc Bovigny s’active d’abord dans une entreprise qui intervient dans des bâtiments anciens avec des éléments construits à neuf. Puis dans une PME qui construit du neuf avec du vieux. Et pousse en lui cette envie de continuer à apprendre. Il enchaîne donc avec un brevet fédéral, puis une maîtrise.

Dans le but de lancer son entreprise aussi. C’est une idée qui lui est venue au milieu de son apprentissage. Elle a fait son chemin entre 2005 et 2017 – lorsqu’il a largué les amarres. Auparavant, un tel voyage se prépare. Acquérir des machines, peu à peu, une par-ci, une par-là, dénicher son outillage, ces choses prennent du temps. Et la chance de pouvoir stocker son matériel dans un local familial au Mouret (FR).

C’est du reste au Mouret que tout commence en 2017. Un atelier non chauffé. Il fallait éviter la noyade par les charges inutiles et se laisser du temps pour trouver le rythme de croisière. En septembre 2018, c’est l’arrivée à Marly, plus pratique et moins cher que la Basse-Ville où il habite.

Les travaux ont été conséquents, séparation de la partie chauffage avec une cloison, ventilation, peinture. Heureusement, il y avait les amis et la famille pour donner un coup de main. L’apprenti est arrivé l’été dernier.

La raison sociale, Le Bois Natu­relle­ment (LBN), il l’a trouvée tout seul. Ne cache pas que cela lui a pris un certain temps, comme le site, la charte graphique. Du temps, il en prend aussi pour poster sur les réseaux sociaux, c’est incontournable pour le bouche-à-oreille.

Imagine, dessine, planifie, réalise

Une superbe armoire parfaitement encastrée dans une cage d’escalier est présentée sur son site. Cela attise notre curiosité. Ce type de travaux représente à ses yeux le créneau absolu. Une région professionnelle que l’on pourrait appeler le «Non-Rivalisable». Marc parle de cet appartement entier réalisé à Verbier, de ces bois anciens qui le passionnent.

Mais tandis que la mode revient aux chaussures artisanales faites main, les particuliers qui viennent le voir pour lui demander de fabriquer un meuble personnalisé sont rares. Qui sait, peut-être un prochain trend?

Les touristes du devis

Qu’est-ce qui a changé dans sa perception? Le temps colossal pris pour les charges administratives, les factures, la TVA, les documents pour l’apprenti. Quoi encore? Apprendre à jauger un client: le tourisme des demandes de devis s’est malheu­reuse­ment développé. Or jouer les doublures alibi non payées s’avère un rôle frustrant pour tout jeune créateur.

Et si c’était à refaire? Il est catégorique: bien sûr qu’il se relancerait! Le choix permanent, une certaine forme de liberté, le plaisir surtout d’être le capitaine à bord. Bien sûr, il y a aussi les dilemmes qui accompagnent cette marge de manœuvre personnelle: prendre un mandat sur tel chantier, c’est courir le risque de changements de programme.

Ne pas pouvoir stocker les pièces dans son atelier, mais ne pas pouvoir les livrer avant une certaine date. Ne pas pouvoir commencer au moment prévu parce que les collègues des autres métiers ont du retard. Donc devoir travailler plus vite – il faut tout de même être rentable! A cela s’ajoute le risque que les affaires ralentissent mais aussi le beau côté de la médaille: pouvoir anticiper cet obstacle, s’adapter reste toujours possible. Et au besoin, il peut prendre des vacances...

Un jour, un voilier

Quel serait un rêve fou pour ce jeune homme qui a aménagé le bateau de ses parents avant de passer quatre années à rénover de fond en comble son propre voilier? Il y songe un instant, puis lâche: ce serait de pouvoir construire un immense bateau en bois, un travail qui prendrait une bonne décennie.

François Othenin-Girard

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