Publié le: 4 septembre 2015

Trois fois plus rapide que le vent

Jean-Pierre de Siebenthal – Marin professionnel et multi-entrepreneur, «Ziegert» vit sa PME en mode fusionnel. Comment conçoit-il son rôle de chef d’entreprise? Depuis quelques années, il s’est lancé avec succès dans le conseil en stratégie.

Fin août. Jean-Pierre de Siebenthal alias «Ziegert» vient de passer toute sa matinée au chantier naval Psaros, à Vésenaz. Penché sur une pièce en carbone, un matériau d’une grande complexité qu’il a progressivement appris à travailler. «Ces temps, je fais tout moi-même!», explique cet ancien champion de dériveur (Jeux olympiques d’Atlanta). Dans son palmarès, il fut aussi cuisinier chez Frédy Girardet à Crissier et membre du team de Pierre Fehlmann lors de la Whitbread sur Merit.

Nous lui avons demandé comment il vivait cette réalité de chef d’entreprise. «Comme marin professionnel à la tête d’une PME, je suis totalement dans l’instant présent, concentré sur le but à accomplir. Avec mes partenaires, nous voulons remporter cette Mini Coupe à Genève en septembre, les Championnats du monde de Class C. (Lire l’encadré).

«Je vis le projet passionné d’un passionné passionnant, poursuit-il. C’est cette passion totale qui me sert de carburant.» Depuis quelques années, Ziegert s’est lancé dans le conseil en stratégie et la gestion de projets. «J’ai décidé de donner des ailes à ma passion de la voile, afin de pouvoir en vivre.» Sa PME, basée à Conches (GE), il l’a baptisée «Entrainement à la Régate Tactique et Performance Sàrl». Il aime comparer son état d’esprit d’entrepreneur à celui d’un artiste. «Si je suis motivé, cela marche! Comme un peintre gagne sa vie avec ses toiles, j’ai fait le pari de pouvoir vivre de la voile.» Côté soutien, il mentionne également l’aide de sa femme. «Elle veille au grain.»

Une PME positionnée 
«tout temps»

Au plan juridique, Jean-Pierre de Siebenthal explique qu’il a opté pour une société à responsabilité limitée (Sàrl), à une époque où il pensait vendre des bateaux. Ce n’est plus le cas, mais dans la configuration actuelle, cette structure lui offre une souplesse dans l’engagement des moyens au rythme des projets, tout en protégeant son patrimoine. «Cela coûte un peu la première année, mais on est serein sur le long terme.» Cette forme lui permet de vivre son aventure entrepreneuriale «comme un chef de projet et un sportif d’élite». C’est exactement le positionnement «tout temps» dont il rêvait.

Quelques jours auparavant, Ziegert nous attend dans le parking de la Société Nautique de Genève où nous avions rendez-vous. Après une sortie sur un Léman bleu idyllique, l’écume aux lèvres, le fameux destrier noir de carbone somnole en séchant sur ses cousins. Son aile magique repose soigneusement dans le camion qui l’abrite. Son coach est là, on croit rêver: l’illustrissime Jean-Claude Vuithier, l’homme dont les mains transforment les écoutes de n’importe quel voilier en médailles et qui a stimulé d’innombrables vocations dans la voile romande! Il y a aussi le jeune équipier en vue, Arnaud Psarofaghis disposant déjà d’un joli palmarès. Dans leurs yeux, toute cette vitesse accumulée et une motivation qui ferait pâlir d’envie n’importe quel chef de PME face à un team atone.

Le catamaran à foils peut dépasser les 30 nœuds sur le lac. «Par rapport à ses premiers utilisateurs, il a subi certaines améliorations, notamment sur l’aérodynamique», explique l’entrepreneur. Mais surtout, le team Norgador l’a transformé en bateau réellement opérationnel. C’est toute la différence qui sépare un prototype sorti d’un labo d’un bateau bien fonctionnel. «On a vite fait de se perdre dans les méandres de la créativité, indique Ziegert avec humour. Il faut dire que jusqu’ici, ce bateau relevait un peu du rêve d’ingénieur.»

Chez Norgador, 
on ne perd pas le nord!

Ne pas perdre de vue l’horizon et la course à faire, n’est-ce pas un objectif que n’importe quel chef de PME essaie d’appliquer? Le métier olympique lui aura beaucoup appris avec une préparation de 1000 heures de navigation en quinze mois. «Si c’était à refaire, je mettrais davantage la priorité sur les aspects relationnel», nous confiait-il en 2010. Il l’a désormais mis en pratique. Chez Ziegert, la dimension humaine est restée gravée depuis cette aventure d’Atlanta. «De nombreuses personnes me donnent un coup de main de manière bénévole, raconte-t-il. Il est primordial de savoir s’entourer des bonnes personnes.» Chaque intervenant ou presque, ayant sa micro-entreprise, c’est l’ensemble du projet qui doit être menée vers la réussite. «On vient de plus en plus chercher des infos chez nous. Peu à peu, l’entreprise se met à exister de manière plus large, dans les médias, les réseaux sociaux. En définitive, les gens qui "like" notre projet en font aussi partie, tout est lié.» Vainqueur quatre fois du bol d’or (classe prototype), Ziegert observe l’évolution rapide des bateaux de course et, en parallèle, du mental des équipages. Il coache une clientèle privée (notamment en Décision-35) pour toutes les questions de manœuvre, réglage, tactique, connaissance des vents locaux, gestion du temps, des aspects psychologiques, logistiques, des sponsors et des médias. On l’a aussi vu à la tête des Moths suisses, actif aux grands rendez-vous internationaux dans le microcosme de ces incroyables bolides aquatiques à une place, pesant tout juste 30 kilos de carbone.

Réactivité d’un indépendant

Gérer la croissance et le succès? Lorsque nous lui avions posé la question, en 2010, lors de la création de sa PME, il avait répondu ceci: «Je n’ai pas envie de me retrouver soudain à la tête d’une flotte de quinze camionnettes et devoir payer des montagnes de salaires.» Il fonctionne toujours comme un indépendant.

Et si le fundraising ne décolle pas? Eh bien, on ne perd pas le Nord chez Norgador! «A tout malheur correspond quelque chose de positif», poursuit-il. Sa campagne de récolte de fonds pour le projet n’a peut-être pas donné les résultats espérés? Ce n’est pas le genre à accuser les banquiers d’avarice. «Tant pis, ou tant mieux, car ainsi, je n’ai plus d’obligations liées aux sponsors, ce qui constitue un immense avantage dans un projet aussi court.»

François Othenin-Girard

Sponsoring

Avis aux PME

Jean-Pierre de Siebenthal a composé une équipe à ses côtés avec les pointures romandes: Arnaud Psarofaghis et Bryan Mettraux comme équipiers et Jean-Claude Vuithier pour le coaching. Le bateau a subi des travaux qui ont permis de peaufiner l’aile et la plate-forme afin de rendre notre Class-C encore plus performant. «Nous cherchons toujours activement un sponsor qui soutienne notre équipe avec déjà de nombreuses semaines passées sur l’eau à nous entraîner.»

événementiel

Petite Coupe de l’America à Genève

Surnommée la «Petite Coupe de l’America», elle «réunit la crème des marins sur de véritables bateaux laboratoires de 7m62 sur 4m26 avec une voilure maximale de 27,8m2. Ces monstres de légèreté sont capables de voler à trois fois la vitesse du vent.» (Grégoire Surdez , «La Tribune de Genève»). Si les Championnats du monde de class C existent depuis 1962, Genève les accueille cette année. Cet événement, qui relevait jusqu’ici plutôt d’un défi informel que se lançaient des navigateurs épris de haute technologie, semble évoluer avec l’arrivée d’un sponsor important, un banquier lui-même passionné de voile, Thierry Lombard. «Il y aura une cérémonie d’ouverture le 12 septembre, puis des manches seront courues du 13 au 19 septembre, explique Ziegert. Les régates partiront de la Nautique. Dans la rade, il y aura d’abord des manches avec toute la flotte. Puis, pour terminer, des duels de match-racing.» OGI

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