Publié le: 14 août 2015

Un chirurgien chez les horlogers

HORLOGERIE – Histoire du redressement de Kif Parechoc. Hubert Calderoli, médecin alsacien à la retraite, et quelques amis d’un groupe d’investisseurs, dont François Billig (CEO), ont progressivement constitué le petite galaxie Acrotec dans l’Arc jurassien.

Un as de l’amortisseur de choc! Kif Parechoc a été créé en 1944, à l’heure d’un nouveau coup de ressort horloger donné par les familles de la Vallée de Joux. Fortement impactée par la crise en 2009, l’entreprise a été relancée. Au Sentier, c’est Hubert Calderoli qui nous accueille. Chirurgien alsacien à la retraite, il participe à l’essort d’un petit groupe actif dans l’horlogerie, Acrotec. Son CEO s’appelle François Billig. Le groupe a repris Kif Parechoc en janvier 2007. Récit d’un redémarrage.

Journal des arts et métiers: D’où vient cette invention, le parechoc? Et de quoi s’agit-il?

n Hubert Calderoli: Vers la fin du 18e, Abraham Breguet avait déjà presque tout inventé. Le parechoc est un amortisseur de choc qui protège l’axe du balancier. Ce dernier, très fragile, mesure entre 7 et 8 centièmes, soit l’équivalent d’un gros cheveu. Sans lui, l’axe se briserait au moindre choc. Sur cette plaque (cf. photo ci-dessus), on voit bien comment le choc est amorti, puis l’axe revient dans sa position initiale. Sur ce montage figure également la lyre en jaune, cette petite lame de métal très fine, ainsi que le balancier en coupe centrale.

Quel est le nom de l’ingénieur horloger qui a développé cette invention chez Kif Parechoc?

n Cette invention a été mise au point par toute une succession d’ingénieurs qui se sont succédés ici. La liste serait trop longue pour figurer ici!

Quelles ont été les principales étapes du développement de l’entreprise?

n Kif Parechoc a atteint 400 employés dans les années soixante, ce qui est considérable. Ils avaient même une succursale au Portugal. Puis, de 1975 à 1985, ce fut la crise horlogère. Pour survivre, le management de l’époque a mené une diversification dans la sous-traitance industrielle. A cette époque, il ne s’agissait ni de médical, mais de connectique. Kif a également produit des «rapalas» en forme d’ogive et servant aux pêcheurs à confectionner des leurres. Quand on sait que l’entreprise a même fabriqué des lunettes de WC et des tapis de prière dotés d’une boussole, on comprend qu’ils ont tout fait pour sauver les meubles!

Vous étiez en Alsace, comment êtes-vous arrivé au Sentier?

n Avec un groupe d’investisseurs (Groupe Acrotec), des amis, nous avons repris Kif Parechoc en janvier 2007. Puis, la direction a été confiée deux ans à Dominique Lauener qui est parvenu à la sauver en lui conservant son client majeur. Puis, nous avons été touchés par la crise, en particulier une crise horlogère majeure qui a démarré dès septembre 2009. Je suis arrivé ici en mai 2009.

Quelle est votre domaine de spécialiation en chirurgie?

n J’ai exercé comme chirurgien viscéraliste cancérologue toute ma vie et suis à la retraite depuis 2013. Avec un groupe d’amis, nous avions acheté en 1999 une première PME en Suisse, Vardeco, près de Delémont. Puis, après Kif en 2007, nous avons acquis Décovi, dans l’industriel et l’horlogerie. Par la suite, nous avons repris la Générale Ressort, du ressort horloger. Enfin, j’ai créée K2A avec Yanick Voisin, dans l’automation. En résumant, nous sommes dans l’industrie, l’horlogerie, leader pour les masses, nous faisons de la galvanoplastie... et presque tout dans une montre!

Quelle est votre conception du management?

n J’essaie de créer des rapports amicaux. Tout au fond, j’ai une relation de grande confiance avec les gens. Avec des contrôles en continu.

«En chirurgie, on est acteur. Dans l’industrie, on devrait l’être plus souvent.»

Votre background chirurgical est plutôt atypique. S’agit-il pour vous d’une source de difficulté?

n Quand je suis arrivé en 2009, il y a eu quelques mois de répit. Puis, janvier 2010, nous avons été convoqués par la banque. Cela veut dire que nous étions ensuite sous contrôle permanent en trésorerie. Ils nous ont avertis que nous risquions de nous retrouver en cessation de paiement. C’est là que nous avons commencé à licencier.

Est-ce facile d’entretenir ces rapports amicaux dont vous parlez?

n J’ai toujours stimulé les gens, fixé des lignes rouges à ne pas franchir. A un moment donné, on n’achetait plus un stylo sans que je contrôle. Après, j’ai relâché. Cela aurait été idiot de continuer: un médicament est bon tant qu’il soigne le malade, mais si on persiste, il peut devenir nocif. Dans la foulée, nous avons aussi renoncé aux grandes invitations. Nous nous sommes concentrés sur l’amélioration du service qualité.

Le monde médical est-il encore une source d’inspiration?

n De nombreux outils de management viennent de la chirurgie et de ses méthodes de travail rigoureuses. En chirurgie, il y a beaucoup d’interférences contre lesquelles il faut se prémunir. Il faut vérifier chaque détail. Y compris dans le couloir une dernière fois de quel côté le patient doit être opéré. Nous avons dans ces métiers une vraie culture de la check-liste. En chirurgie, on est acteur. Dans l’industrie, on devrait l’être plus souvent.

Aviez-vous auparavant déjà redressé une entreprise?

n Oui, lorsqu’en 1988, avec une dizaine de professionnels, nous avons repris une clinique à Strasbourg. Plus personne n’en voulait et nous l’avons remise en état. En 2010, nous l’avons revendue à un très bon prix. Du reste, elle existe toujours et vient d’être revendue. Cette expérience a constitué une bonne préparation pour ce que je fais en ce moment.

Interview: François Othenin-Girard

fiche technique

Comment fonctionne un amortisseur?

Amortisseur, pare-choc. «Il s’agit d’un palier élastique qui a pour but, dans la montre, d’amortir les chocs reçus par les pivots de l’axe du balancier. Principe: la pierre de contre-pivot a est soumise à l’action d’un ressort b. En cas de choc axial, cette pierre peut se soulever légèrement jusqu’au moment où la portée c vient buter contre une partie fixe du support. Pour amortir les chocs latéraux, la pierre est fixée dans un support muni d’un plan incliné d qui permet un petit déplacement latéral, limité par le tigeron e qui vient buter contre une partie fixe du bâti.Il existe de nombreux systèmes d’amortisseurs fabriqués en Suisse sous des dénominations diverses: Incabloc, Kif Parechoc, Shock-Resist, etc. L’ancêtre des amortisseurs est probablement celui imaginé par A.-L. Breguet (1747-1823) sous le nom de «parachute». Dans la montre, les amortisseurs de chocs doivent, en plus de leurs fonctions, ne pas gêner l’introduction de l’huile dans les pierres et, après un choc, revenir exactement dans la position primitive.»

Source: Dictionnaire professionnel ­illustré de l’horlogerie, FHS (fhs.ch)

récit de manager

La crise au Sentier, comment tu Kif(es)?

A la question – «Comment renforcez-vous vos collaborateurs?», Hubert Calderoli raconte comment il a créé l’état d’esprit Kif. «Au début, j’ai beaucoup serré la vis. Nous avons été obligé de licencier une trentaine de personne, soit un quart de l’effectif. Depuis, une partie a été réengagée lorsques les affaires sont reparties. A l’époque, j’ai pris deux jeunes, Fabien Graber et Yanick Voisin. Je leur ai dis: "A vous de jouer!Nous allons sauver cette boîte ensemble". Nous avons créé de l’enthousiasme. D’abord en réduisant les non-conformités internes, en pesant la matière à l’entrée et à la sortie. Et en mettant du liant, même si cela a créé du mécontentement. Il a fallu aussi serrer les dépenses. Nous avons cultivé des partenariats, comme avec ces pièces de raquetterie*. Nous démarrons le projet dès le départ, en amont du projet avec le client. Notre expérience leur permet d’éviter les ­erreurs de conception et de construction.»

*Raquette: Organe qui sert à modifier la marche de la montre, en allongeant ou en raccourcissant la longueur active du spiral. La raquette est une pièce en acier, munie de deux bras; l’un court porte les goupilles entre lesquelles passe le spiral, l’autre un index (queue de raquette ou flèche) dont l’extrémité peut se déplacer en regard d’une division, avec les indications A R (avance-retard) ou en anglais F S (fast-slow). La raquette est ajustée à frottement gras sur le coqueret. On modifie la marche de la montre en tournant la raquette. Source: Dictionnaire professionnel illustré, Fédération Horlogère Suisse (FHS).

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