Publiziert am: 06.02.2015

Une femme, sa montagne

Matière première – Lorenza Bignasca, cinquième génération, mène avec détermination et un peu de philosophie une PME de 25 collaborateurs qui extrait et travaille le granit depuis 1896.

Chez Adriano Bignasca SA, Lorenza Bignasca mène avec passion, détermination et un peu de philosophie cette PME de 25 collaborateurs en travaillant la montagne avec respect pour extraire du granit tessinois.

«Quand j’étais petite, avec mon père, nous prenions le camion chargé de bordures de granit et nous nous rendions à la gare. Nos pierres prenaient le train, c’était un moment fort!» Une dynamique familiale? Ce serait un euphémisme. Aujourd’hui, Lorenza Bignasca représente la cinquième génération et dirige l’entreprise familiale avec l’aide de son père et d’une équipe de 25 collaborateurs. Plongée au cœur d’une quasi-AOC, le granit «Iragna», du nom du village éponyme du Val Riviera, près de Biasca.

Anselmo avait travaillé 
sur le Canal de Suez

«C’est une longue histoire, cela fait 120 ans que l’on exploite du granit ici. C’est dire si nous pensons et agissons sur le long terme. Pour notre famille, tout a commencé en 1896. Anselmo travaillait sur le chantier du Canal de Suez et, débarquant en Italie, avait mis un mois pour rentrer à pied», explique-t-elle. Tandis que l’un de ses fils lançait une entreprise de taille de pierres à Sonvico, vers Lugano, Anselmo ouvrait une carrière à Lodrino avec son fils Francesco. L’entreprise a ensuite été transmise de père en fils, à Michele puis ses frères. A côté de l’autre, Adriano, fils de Michele et père de Lorenza, a fondée son entreprise en 1959.

Les meilleurs blocs sont vendus pour être fendus en plaques de différente épaisseur, utilisées pour le revêtement des bâtiments à l’extérieur ou à l’intérieur, par exemple pour des surfaces de travail dans les cuisines. Les plus petits blocs permettent de réaliser toutes sortes de surface, pavements, pour des aéroports, des stations de métro, des piscines, des escaliers. Le reste, le tout venant est utilisé pour la découpe sur demande, en pavés, bordures de route, tables et fontaines. Toute la matière est utilisée, du plus grand morceau au plus petit gravier, sans oublier le sable. L’entreprise travaille cette magnifique matière première à la machine, mais aussi de manière artisanale. Les blocs sont exportés en Italie, en Allemagne, en Belgique, aux Pays-Bas et en Chine. Il y a un important marché indigène suisse: des entreprises de matériaux de construction sont livrées en Suisse romande. «Le marché alémanique est toutefois comparativement plus attiré par les matériaux tessinois, indique-t-elle. Soit pour les tendances modernes en architecture, soit pour une attention majeure portée à la matière de provenance locale.»

«Notre manière de travailler 
cette montagne: le respect!»

Le long terme, c’est vraiment le concept prédominant dans le monde du granit. «C’est notre manière d’approcher cette montagne, de l’étudier, de dégager la pierre avec précaution et respect, de nettoyer et trier, explique Lorenza Bignasca. Tout cela prend des années à mettre en place. C’est parfois difficile pour la bureaucratie de le comprendre. Nous privilégions donc les contrats qui nous permettent de mener notre activité dans la durée.» L’un des employés a fêté cinquante ans d’activités dans l’entreprise. «Il avait commencé en 1964 et ne voulait pas partir à la retraite, explique cette femme qui a découvert le management après un cursus dans les humanités. Il tenait tellement à rester actif dans l’entreprise que nous avons réalisé un contrat spécial. Il règle le chargement des camions, gère les commandes et travaille à son rythme.»

Son style de management?

«Je le qualifie de persuasif!»

Comment s’organise-t-elle? «Je m’occupe de tout, de l’extraction à la vente, les travaux au laboratoire, la planification de la production, les RH, débite-t-elle. J’ai une aide pour la compta. Une journée de travail consiste essentiellement à résoudre des problèmes, remplacer une machine qui casse, acheter des outils, traiter la clientèle. Parce que, ayant une équipe très organisée, chacun sait ce qu’il doit faire.»

Cette quadragénaire qualifie son style de management de persuasif parce que c’est un métier qu’elle n’a pas appris dans une école. «Je pense avoir du flair pour cela, avec une facette de chaleur humaine aussi, ce qui est important pour les contacts. Et un peu de philosophie, de respect et d’éthique, face à la montagne, mais aussi pour le client.»

S’adapter à une nouvelle donne

Seule femme dans un environnement masculin, elle qualifie le travail avec les hommes «à la limite plus facile – car ils sont moins compliqués que les femmes». Est-ce difficile de faire carrière dans un tel monde? «Nombreux sont ceux qui m’ont fait confiance au début. Avec le temps, cela s’est accru. Et aujourd’hui, nous discutons tranquillement quand il y a des questions à résoudre. De manière générale, je cherche à apprendre chaque jour. Un peu d’humilité aussi, je crois que c’est important dans toute chose.»

Comment voit-elle la suite? Quels sont les enjeux et les défis actuels pour les extracteurs de granit? «Notre projet est de vivre, si possible de faire mieux et continuer à créer du bien-être pour tous, mais aussi chercher à mieux faire connaître cette magnifique ressource naturelle, explique-t-elle. Il y a de la place pour tout le monde, chacun a ses spécificités. Nous sommes dans l’attente de décisions cantonales sur un projet de règlementation pour l’extraction du granit.» Bien sûr, il y a le jeu politique et les pressions habituelles avec les organisations environnementales, qui poussent pour réduire la région à l’état d’une réserve d’indiens. «Toutefois, insiste-t-elle, nous travaillons sans faire de dommages à la nature et nous utilisons toute la matière première qui est déjà là. Le Canton examine actuellement ce sujet via son département du territoire et celui de l’intérieur, l’un pour la manière de gérer un chantier d’extraction et l’autre pour les questions liées aux bourgeoisies qui possèdent des terrains.

Et sur la décision de la BNS? «La semaine passée, cela fut désastreux. Bien sûr que cela va nous affecter, principalement sur nos marchés en Italie. Nos clients avaient un prix fixe et maintenant, ils devront payer plus. Nous devrons consentir des efforts pour maintenir le marché ouvert. Ici, nous ne sommes qu’à 40 kilomètres de l’Italie.» Une montagne, c’est solide, cela résiste à l’aléa économique!François Othenin-Girard

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